De la cuisse et de la pédale

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  • là il y aura des photos de vélos

    Edit : chose promise, chose due :

    -LES VÉLOS DE PAULINE :-

    Randonneuse Veneto :
    Groupe - campa centaur/veloce 3x10v
    Roues - moyeux campa chorus / jantes Mavic Open Sup Ceramic 36h / rayons ligaturés (par moi)
    PB surbaissés à l'avant - Conçu et réalisée par le grand-père maternel quand il bossait à l'usine
    Porte-Paquet arrière - Vélo Orange
    Eclairage - dynamo Sanyo Dynapower NH-T6 (fournie par @bikibike ) phare avant SON Edelux II et arrière SON sur garde-boue avec en plus une prise pour un USB2BYK pour recharger le GPS ou le tel en roulant.

    Alan corsa Super Carbonio : (en attente d'une photo à jour V3)
    Groupe - Campagnolo Record Titanium 10v+ pédalier stronglight impact
    Roues - Campagnolo Shamal
    Freinage - Doublé par des leviers top-cross pour plus de confort

    -LES VÉLOS DE JEAN (aka cov) :-

    Randonneuse légère Alex Singer :
    Groupe - campa record titanium 3x10v
    Roues - moyeux campa record / jantes H+SON TB14 36h / Sapim CXray ligaturé (montage artisanal voodooz)
    PB surbaissés à l'avant - Conception et mise en forme réalisée avec @bikibike et brasage par bikibike.
    Eclairage - Knog PWR Road fixée sur le Surbaissé avant

    MBK-Vetta-Chazal :
    Groupe - Full Mavic
    Roues - moyeux Mavic 501 et jantes Mavic Sup

    MBK-Vetta-Chazal Neo-Retro :
    Groupe - Full Campa Record Titanium 10v (bdp, jdd et portes-bidons inclus)
    Roues - Campagnolo Shamal Black
    Poste de pilotage - Potence ITM + cintre Deda Piega

    CLM Jacques Bonnet :
    Groupe - DA7700 + leviers de freins DA TT + schifters DA7900 + pédalier 7400 qui doit être changé en 7700
    Roues - corima 4B 10v
    Cintre - ITM Dual recoupé avec mousse design profil

    Gitane Piste :
    Groupe - Full Mavic, strafish avec couronne stronglight
    Roues - Av Mavic Cosmic + Ar moyeux miche primato rayonné sur Mavic Cosmic (acheté à @LouisSTC_back_from_hell )

    Gitane Piste Plongeant : (photoshop projet)
    Groupe - Full Mavic version poursuite
    Roues - Av Mavic Cosmic + Ar Comete

    Gitane Cyclo-Cross :
    Groupe - Shim 105 R7000c/ Ultegra R8000 / étrier TRP Eurox Magnesium (changés)
    Roues - Mavic Aksium de merde déjà voilées...

    Gitane Cyclo-Cross jaune: (à venir)
    Groupe - ?
    Roues - ?

    Nantes Bordeaux et retour à chaque fois.

    Ko'reik V4 :
    Groupe - Sram Force 10v sauf pédalier FSA Gossamer
    Roues - Cosmic Elite (j'ai plus que ça en 10v !)

    Scott Addict RC20 - 2018 :
    Groupe - Ultegra R8000
    Roues - Vision team 35 comp

    Scott Addict RC20 - 2019 :
    Groupe - Ultegra R8000
    Roues - Campagnolo Shamal Ultra

  • c'est jolie !

  • Nul, toi et @wapdawap, vous êtes une bonne bande de rigolos ! Même pas capable de faire un post avec une petite photo de vos vélos ou de vos aventure vélocipédiques.
    Je propose qu'on vous bannisse.
    J'en appelle ici à la modération, virez-moi ces trolls !

  • Bha hier j'ai fais du home trainer dans mon bureau de 7m².
    C'est pas très intéressant je trouve.

  • Non mais le mec, il dit ça alors qu'il a 58:44:37 à raconter...
    BANNISSEZ-MOI CE TYPE !!!!

  • "raconter"

    J'ai vachement vieilli, faut que je me remémore déjà...

  • T'as pas oublié comment envoyer les watts sur ton home trainer par contre... tsss !

  • Je me suis senti hyper faible hier. Et surtout très humide. Je ne me rappelais pas des suées provoquées par les activités sportives cardiaques d'intérieurs.

  • fuck, ils m' ont sortis de ma réserve.... Bannissement pour les deux! sans négo ! tu vas voir que bientôt ils vont nous parler d'un avenir atmosphérique..... batelier !maisonier !

  • Je dirais même plus : moule à gaufres ! anacoluthes ! ectoplasmes !

  • comment ça part en live alors que j'étais sur le point d'envoyer la sauce !

    Cadre : Voyage en Suisse 2019 (Récit en une dizaine d'épisodes)

    Prologue

    En 2018, nous profitions d’une excuse peu banale, le mariage de la grande sœur de Pauline, pour nous initier aux joies du cyclotourisme itinérant de Nantes à La Dornac en concluant à Bordeaux. Cette expérience nous a conquis. Nous avons donc décidé de programmer chaque année un voyage de découverte ou de redécouverte d’un territoire en s’orientant vers une formule cyclo-camping. Nous avons cependant plusieurs paliers à franchir entre 2018 et 2019. Le premier est le matériel de camping, qui, si l’on veut le transporter aisément, se doit d’être léger, mais surtout peu encombrant (nous avions dormi chez l’habitant en 2018). Le second est le nombre d’étapes consécutives sur le vélo, 2 en 2018. La troisième est la durée de ces étapes en relation à leur dénivelé, 207km pour 2034m de D+ en 2018. Pour nous préparer, nous avons commencé par rassembler méticuleusement du matériel tout en mettant à jour nos randonneuses. Néanmoins, une certitude nous habite depuis longtemps, notre terrain de jeu sera la Suisse !

    Faute de temps pour pouvoir faire un « vrai » Tour de Suisse comme Papy Jean (du 14 au 24 Juillet 1991, 11 étapes, 1300km, 15000m de D+, 17 Cols - Organisé par le CC La Concorde Mulhouse), nous nous rabattons sur une simple traversée du pays. Nous traçons notre transect entre Lyon, que nous pouvons rejoindre via une ligne de train directe partant de Nantes et acceptant les vélos, et Füssen, en Bavière, où résident des amis que nous avons rencontrés lors de notre année de master 1 en Erasmus en Irlande du Nord à Belfast. Notre itinéraire se dessine donc avec les contraintes de congés disponibles pour Pauline, mais aussi et surtout avec la possibilité de prendre son vélo dans un train à un coût raisonnable et sans avoir à le démonter. Notre programme est le suivant : prendre un train Nantes - Lyon le 09/08/2019, rouler tous les jours pour atteindre Füssen le 15/08/2019, rester 3 jours complets sur place. Le retour en France nous verra décoller le 19/08/2019 pour arriver à Nancy, chez un ami le 20/08/2019. Nous prendrons ensuite un train vers Paris le 22/08/2019 et un autre vers Nantes le 23/08/2019. Ainsi la boucle sera bouclée.

    Les nécessités de transport et les temps forts du périple étant arrêtés. On peut s’intéresser au cœur même du voyage, à savoir, l’itinéraire. En bon cyclo/compétiteur/voyageur/touriste, mes objectifs sont multiples, prendre du plaisir sur le vélo, collectionner les ascensions, repousser mes limites physiques, découvrir les paysages et les cultures des territoires que je traverse. Il en est de même pour Pauline, qui a découvert le vélo en 2013 et qui depuis ne cesse de me surprendre par ses capacités physiques et son amour assumé de la petite reine. La Suisse nous attire depuis longtemps par le défi qu’elle représente, ses contrées semblent magnifiques, mais le dénivelé est là pour rappeler au cycliste qu’il faut mériter les points de vue. Nous avions donc naturellement, dès Février, tracé un parcours empruntant un maximum de cols de plus de 2000m d’altitude, tout en gardant à l’esprit que nous pédalerions sur nos randonneuses VENETO et SINGER chargées de sacoches. Le parcours initialement tracé était motivé par un beau programme d’entrainement, à base de BRMs et cyclosportives pour Pauline et de courses FFC en DN3 pour moi, avec pour point d’orgue, le Brevet Randonneur des Alpes en Juillet (180km et 4270m D+), moins d’un mois avant notre départ.

    Alors que sur le papier tout semble s’enchaîner avec une relative facilité, la réalité nous a vite rattrapé. Pauline, prise par des impératifs professionnels (passage de son habilitation à la maîtrise d’œuvre en son nom propre à l’école d’architecture de Nantes, validée en Octobre 2019) a dû troquer la selle de son vélo contre une chaise, un bureau et des ouvrages traitants de la loi MOP pour la quasi-totalité de ses week-ends. De mon côté, suite à une collision avec un chauffard, alors que j’étais à vélo, survenue fin 2018, j’ai dû abandonner la compétition rapidement à cause de douleurs récurrentes allant de la cervicalgie à la crise de sciatique. Nous avons alors revu tous nos objectifs à la baisse. Le Brevet Randonneur des Alpes a été le juge de paix, il s’est très bien passé, mais Pauline a bien ressenti son manque d’endurance, et pour ma part, j’ai passé une journée avec de fortes douleurs dans le dos et la jambe gauche. En se concertant avec Pauline, nous avons choisi la « facilité » pour traverser la Suisse, en diminuant de 136km et 4200m de D+ notre randonnée entre Lyon et Füssen, mais hors de question de reporter !

    Notre itinéraire de base devait être le suivant :
    J1 - Lyon (Clergeon 979m) / J2 - Annecy (Bluffy 630m, Col de Saint-Jean-de-Sixt 956m, Col des Aravis 1486m, Col de Méraillet 1605m, Cormet de Roselend 1968m) / J3 - Bourg-Saint-Maurice (Col du Petit Saint-Bernard 2189m, Colle San Carlo 1953m, Col du Grand Saint-Bernard 2469m) / J4 - Martigny (Nufenenpass 2478m) / J5 - Airolo (Passo del San Gotardo 2107m, Furkapass 2429m, Grimselpass 2165m, Sustenpasshöhe 2262m) / J6 - Schwyz (Pragelpass 1515m) / J7 - Vaduz (Losenpass 1139m, Riedbergpass 1407m, Oberjochpass 1176m) / Füssen


    -Docs de Jean Nicot (le papy !) sur son tour de Suisse

  • Bonjour M. Cov,
    Votre message est un alléchant préambule au récit qui va suivre.
    Merci cependant de ne pas laisser la chaleur retomber tel l'hiver s'abattant sur nous.
    La sanction peut être levée pour vous. Cependant pour votre frère, la sentence est proche.
    Cordialement,
    Naze

  • bonjour,
    veuillez continuer svp,
    sportivement,

  • Je voudrais bien mettre un +1 pour tant de volonté à me coller un -1.
    Mais bon trêve de like :D

  • Etape 1 : Lyon (69000 - Rhône) - Auberge de la Praille (01110 - Ain)
    09/08/2019 - 111.31 km / 5h51 de selle / 1455m D+
    L’étape initiale était : Lyon (69000 - Rhône) - Hotonnes (01260 - Ain) - 120km / 1680 D+

    Première étape un vendredi 9 Aout, il faut se lever à 5h00 pour aller prendre le train qui part à 6h30. Nous n’avons pas dormi longtemps, d’une part à cause de l’excitation que nous procure l’idée de faire ce voyage, et d’autre part car nous avons veillé tard pour être absolument certain de ne rien oublier ni sur les vélos, ni dans les bagages. Nous partons en tenue « civile » de notre nouvel appartement à Chantenay sous une légère pluie pour un échauffement d’à peine plus d’un quart d’heure. Une fois à la gare, un peu d’attente, et nous embarquons sans soucis avec nos vélos dans l’intercité. Le jour se lève peu à peu et la chaleur avec. Le voyage dure 7h, sans soucis à part une forme de lassitude qui s’installe progressivement, une seule chose nous titille, pédaler pour rejoindre notre première destination à 120km de Lyon.

    Nous arrivons à la gare de Lyon Vaise à 13h20. Nous nous sommes habillés en cyclistes juste avant que le train n’entre en gare. Reste à harnacher toutes nos sacoches sur nos montures et nous pourrons nous lancer à l’aventure. La chaleur est écrasante à Lyon, et nous cherchons désespérément une boulangerie ou un snack avant de prendre la route, même un kebab ferait l’affaire. Hors de question de démarrer le ventre vide. Cependant tout semble fermé. Aux alentours de 14h, nous repérons une boulangerie, on se pose en « terrasse » sur le trottoir et on engloutit un riche menu : sandwich, soda, dessert. D’après mes calculs, en prenant notre expérience de 2018 comme référence, nous en avons pour 6h de roulage, sans compter les pauses. Nous prévoyons donc d’arriver aux alentours de 21h à notre destination. Ce premier jour est donc un peu stressant par le timing que nous nous imposons. On montera surement la tente dans la nuit. Pour pimenter un peu le tout, des orages sont prévus en soirée dans le massif du Bugey où nous passerons la nuit.

    Nous décollons enfin pour notre grand voyage. Un départ dans une grande ville qu’on ne connait pas n’est jamais aisé. Nous partons dans les heures les plus chaudes de la journée, ce n’est pas un bon plan mais nous n’avons pas le choix. Nos vélos pèsent une tonne et prennent de la place sur la chaussée, les aménagements cyclable sont comme d’habitude, un supplice tant ils sont tortueux, étroits, et mal enrobés. J’ai cependant fait le pari d’emprunter un itinéraire cyclable pour nous faire sortir de Lyon : la Via Rhôna. Loin d’être adepte de ce genre de parcours, car je les trouve trop plats et touristiques, ils constituent la meilleure alternative pour sortir des grandes villes sans être confronté à une circulation automobile intense. Dès les premiers mètres, les problèmes de navigation commencent ! J’ai tracé les parcours mais c’est Pauline qui s’occupe de nous guider avec son Garmin Edge 1000. Le problème dans une ville dense et circulée, c’est de lire le GPS tout en évitant tous les obstacles qu’on peut rencontrer à vélo. J’ai mémorisé une partie de l’itinéraire pour nous faciliter la tâche, mais comme je souhaite arriver avant la nuit, je m’agace des difficultés que Pauline rencontre pour nous indiquer la route.

    Notre vrai départ est un mix de sentiments : de la joie intense, mais aussi du stress de notre vie professionnelle que nous laissons derrière nous, de la fatigue, de l’énervement à cause de cette canicule, de l’idée de devoir se presser pour manger et monter la tente avant la nuit, mais aussi de la nécessité de se préserver pour le reste du séjour. Nous traversons le tunnel de la Croix Rousse qui nous évite de se rajouter du dénivelé inutilement et nous gagnons rapidement les bords du Rhône. Là, de nombreux segway font bloc sur l’aménagement cyclable, je fais en sorte de garder mon calme, mais la pression monte à la moindre occasion et à la moindre incivilité envers notre petit convoi. La via Rhôna se révèle un excellent choix pour circuler. Peu à peu, le nombre de touriste se dilue et nous pouvons bientôt filer à toute vitesse. Le revêtement n’est pas toujours parfait, et nos bagages sont secoués dans tous les sens. Je perds un paquet de galettes Saint-Michel qui saute de ma sacoche de guidon sur un enracinement, demi-tour pour le récupérer, je reste zen !

    Le revêtement en bitume laisse place à une piste sableuse lorsque nous arrivons dans le Grand Parc Miribel Jonage. Qu’importe, avec nos pneus en section de 25 gonflés à 7 ou 8 bars, nous sommes à l’aise. Qui plus est, nous sommes à l’abri du soleil qui nous sèche littéralement et du vent qui nous balaye sur les portions découvertes. Ce fort vent de Sud-Ouest, nous porte vers notre destination. Sur le Chemin de Halage à côté du Réservoir du Grand Large, il est tellement intense que j’ai du mal à maintenir mon guidon à cause de la résistance qu’oppose la surface de mes sacoches. Pauline met pied à terre dans les passages les plus venteux pour éviter la chute. La surface du réservoir est constellée de petite vaguelette et d’embruns. Nous plongeons ensuite dans une section de piste forestière, longeant le Rhône, à l’abri des éléments. Nous quittons la via Rhôna à Jons, au bout de 30km, par une rampe atteignant par endroit les 15%. Je la grimpe sur le vélo, en 30x30, et j’attends longuement Pauline en haut. Pas de chance, elle a crevé au pied de la côte et la monte à pied. Je fais demi-tour, constate une grosse épine dans le pneu avant. Nous n’avons pas fait 30km et c’est déjà la merde ! Nous avons fait la partie la plus facile du voyage, il nous reste des cols à monter. Je suis énervé et Pauline fatiguée.

    Le problème de la mécanique avec des randonneuses chargées, c’est qu’il faut retirer tous les bagages dès que l’on veut opérer dessus. Je répare rapidement la crevaison, il ne nous reste plus que 3 chambres à air de rechange. Nous repartons un peu échauffés, heureusement nous avions un petit coin d’ombre pour réparer. Nous abordons ensuite une longue portion de départementale pour atteindre au plus vite le massif le plus proche. Le ciel est dégagé et plus lourd que jamais, il va falloir faire attention aux réserves d’eau. Pauline fait quelques erreurs de navigation qui nous font perdre du temps. Elle semble perdue avec son garmin qui lui indique de prendre des routes qui n’existent pas. C’est à cause du cumul de mes erreurs de tracés sur bikemap suivi d’une réinterprétation de la trace par le garmin et un soleil qui ne permet pas de voir parfaitement l’écran. Je gueule un bon coup, Pauline aussi, on a fait à peine plus de 30km, on cuit à feu doux sous 37°C mais cette dispute jette un sacré froid. Nous continuons sans trop nous parler, l’heure n’est plus à la légèreté ni à l’émerveillement devant les paysages.

    A Béligneux, nous cherchons à remplir nos bidons d’eau, pas de fontaine ni de robinet, tout semble fermé. Nous demandons à une mère de famille qui surveille ses enfants dans la cour de ce qui doit être une école si elle peut nous les remplir. Elle nous répond qu’il n’y a pas de fontaine dans la cour, nous comprenons que nous pouvons aller nous faire foutre. Nous repartons vers nos montagnes, amers. Au bout de cette plaine, on discerne le Bugey. Le soleil est bien présent, mais au Sud, loin derrière nous, nous apercevons une nappe nuageuse noire qui avance paisiblement dans notre direction. Nous traversons l’Ain (le cours d’eau), où des centaines d’automobilistes se sont garés à l’arrache, le long de la D1084 pour aller se baigner et se faire un bbq en plein air. Nous manquons cruellement d’eau, mais heureusement, au pied du Château de Chazey-sur-Ain, nous trouvons une petite fontaine où nous buvons jusqu’à plus soif. Nous avons retrouvé le sourire et notre complicité. Pauline a repris ses bons réflexes avec le GPS, nous sommes en forme, nous mangeons un peu de provisions pour repartir de plus belle. Le terrain devient de plus en plus vallonné, notre moyenne en prend un coup, va-t-on arriver à temps à Hotonnes ?

    A mi-parcours, à Vaux-en-Bugey nous trouvons notre première côte, seulement 1,5km, mais la pente est raide et semble durer une éternité. Je me mets au rythme de Pauline pour ne pas la perdre. Je lui demande régulièrement si ça va, si elle a besoin de quelque chose à manger, à boire. Nous parvenons au sommet sans difficulté, il faut se mettre dans le rythme tous simplement. La première descente est l’occasion de constater que le pilotage change avec un centre de gravité beaucoup plus bas, et que les patins vont vite s’user au vu du bruit qu’ils font à chaque pression sur les leviers de frein. En bas, j’attends Pauline, il en sera ainsi tout le reste du voyage, je roule à son rythme en monté, et je l’attends en bas des descentes. A Bettant, à la sortie du village, l’itinéraire nous mène sur une voie arborant un panneau « Route Barrée » sur le bas-côté. Pauline ne l’a pas vu, moi si, je la préviens et nous prions pour ne pas avoir à faire demi-tour. Nous roulons 2,5km en léger faux-plat montant avant de constater une barrière devant nous. Pauline ne s’inquiète pas, la trace GPS nous mène sur un sentier piéton qui rejoint la suite de l’itinéraire. Nous faisons un peu de cross avec nos randonneuses et nous passons, non sans appréhension, dans une buse inondée sous la D1504. Pas de chute, on a géré ça, on peut tout traverser maintenant !

    Nous grimpons tranquillement dans la vallée de l’Albarine, nous approchons du pied de notre premier col peu après Saint-Rambert-en-Bugey. Nous sommes dans les montagnes, le contraste des paysages nous ravi, nous avons enfin quitté la ville. Le vrai voyage commence ! Malgré ce sentiment de liberté, nous sommes attaché à nos deux montures qui, il faut bien le dire, sont de vraies boulets en côte. Exit le carbone ou l’acier léger utilisé presque exclusivement depuis le début de l’année. Nous voilà de retour dans une vie de nomade sur de bonnes bécanes en acier, Steel is Real ! Pauline lâche peu à peu du terrain sur moi. Je n’arrive pas à rouler aussi lentement qu’elle malgré mon 30x30. J’essaye de rouler au moins vite, je fais de la danseuse très lente pour qu’elle me rattrape dans les épingles mais l’exercice est difficile pour nous deux. D’un commun accord, je me mets tranquillement à mon rythme et je l’attends en m’arrêtant pour prendre quelques photos. Au fur et à mesure que nous grimpons, le haut du col nous apparaît avec une grande croix latine en bois fichée en haut d’une falaise et surplombant la vallée.

    Nous dépassons Oncieux et Pauline doit mettre pied à terre. Notre organisme est mis à rude épreuve avec cette chaleur et ce dénivelé. On se repose, on admire le paysage, Pauline mange et on repart de plus belle. Je monte à mon rythme et j’attends dans les virages pour prendre des photos. J’arrive au col d’Evosges, à 759m d’altitude, le vent devient frais, et le temps que nous montions ce col, les nuages nous on rattrapés. Le ciel est rapidement assombri. L’heure tourne, il est déjà 19h, nous n’avons fait que 86km, ces nuages n’annoncent rien de bon, il est temps de trouver un endroit où diner. Nous avons atteint le plateau, mais la route est bien vallonnée. Une longue ligne droite avec un bon vent de dos nous permet de gagner un peu de temps. Dans mes souvenirs, une fois le col passé, le plateau était relativement plat. Que nenni, c’est un enchainement de longues bosses et de descentes trop courtes.

    Nous arrivons à Hautevilles-Lompnes, une grande ville où nous avions prévu de manger. L’endroit semble désert. A 20h, j’entre dans une brasserie pour demander une table. J’attends longuement que la tenancière, qui m’avait vu dès mon entrée, daigne venir me parler. Elle me dit cash qu’ils ne prennent plus personnes et qu’il faut aller à la pizzeria ou au chinois, 10 minutes de perdues ainsi que l’espoir de se remplir l’estomac. La pizzeria est fermée, ça sera donc un menu asiatique. Nous nous régalons, sans oublier qu’il faut repartir pour terminer notre étape. Il nous reste une petite quinzaine de bornes avec un col à monter. Nous discutons avec le couple de quarantenaire de la table d’à côté de tout et de rien. La nuit tombe et au loin, nous entendons le tonnerre gronder. Nos voisins de tables nous l’assurent, ils ont esquivés toutes les pluies et les orages des derniers mois. Le massif est désespérément sec. C’est rassurant pour nous. Nous repartons vers 21h45, l’estomac plein, avec la niaque de rejoindre notre point de chute, plus qu’une montée et une descente !

    Une des améliorations sur nos randonneuses consistait à les équiper pour rouler confortablement de nuit. La randonneuse VENETO de Pauline étant équipée d’un plot à braser sur le seat-tube mais aussi de trous pour faire passer des câbles électriques, j’y ai installé une dynamo sous base ainsi que des éclairages SON EDELUX et un appareil permettant de recharger des appareils électroniques en cas de panne de GPS. Concernant ma SINGER, j’ai acheté une lampe KNOG PWR pour l’avant, avec plusieurs modes de puissance et une lampe KNOG pour l’arrière. Une fois le tout mis en route et les gilets jaunes enfilés, nous commençons l’ascension nocturne. Pauline n’est pas à la fête et se méfie des bruits de la forêt. De mon côté, je considère que rouler de nuit sur des routes inconnues est l’essence même de l’aventure et j’y prends un grand plaisir. Passé ces moments d’extase, le tonnerre que nous entendions lors de notre repas nous rattrape. La panique nous gagne, nous voyons des éclairs zébrer le ciel à 360 degrés. Nous sommes au milieu de l’orage, mais la pluie ne semble pas décider à tomber.

    Avec méfiance, nous grimpons, on commence à revoir notre plan initial de descendre le col de nuit. On se dit que dès que nous verrons une cabane en bois ou un arrêt de car sur le bord de la route, nous nous y arrêterons. Nous écoutons la voix de la sagesse et ne voulons pas prendre de risques inutiles. Le grondement de la foudre est de plus en plus présent, il en est assourdissant dans cette forêt où nous n’entendons que notre respiration, le frottement de nos chaînes sur les pignons et de la dynamo de Pauline sur son pneu arrière. Plus haut, nous apercevons une lueur, un parking ? Avec un abri peut-être ! Mieux que ça, l’auberge de La Praille. Pauline y entre et explique notre situation, même pas besoin de négocier, on nous indique un emplacement où planter la tente, un point d’eau extérieur, et on nous réserve deux places pour le petit déjeuner du lendemain matin. En discutant avec les cuisiniers qui prennent leur pause à l’arrière de l’auberge, on nous confirme qu’il n’a pas plu ici depuis des mois et que nous y sommes à l’abri. Pas question cependant de reprendre la route, nous dormirons ici !

    Le montage de la tente s’effectue de nuit à 22h30, nous nous étions préalablement entraîné. Pauline va se laver au point d’eau alors que je gonfle les matelas, installe les duvets et sécurise nos bagages et nos vélos. Je vais ensuite faire ma toilette dans la fraîcheur nocturne du plateau de la Praille, moins de 20° alors que quelques heures plus tôt nous pédalions presque sous le double de température. Nous nous couchons enfin, et quelques temps après, alors que les hurlements des chiens du refuge d’à côté s’étaient tus, un groupe de jeune adolescent, des cassos, viennent « jouer » dans le bac à gravier juste à côté de notre tente. Ils finissent par partir non sans nous avoir fait bien rire avec leurs voix qui déraillent, leurs problèmes de puberté, et les sujets de conversations qui vont avec !

    strava : https://www.strava.com/activities/264670­8508

  • Pour ceux qui connaissent Pauline, ne lui dites rien, je vais éditer un petit livre et lui offrir à Noël ! Il faut que ça reste une surprise :D

  • Sympa ce récit et ce voyage. Elles pèsent combien vos randonneuses une fois chargées ? J'aime bien l'idée du slot de chargement branché sur la dynamo, si t'es cahud pour nous montrer ça quand t'as le temps ;)
    Pressé de lire les autres étapes !

  • Sacré belle aventure et récit au top ! C'est sympa de partager avec nous autres dealeurs de roulage à la sauvette !
    Je suis toujours épaté qu'on puisse passer autant de temps sur une turbo d'époque !

  • @MiniFixie aucune idée pour le poids, bolosse que je suis je n'ai pas pesé ! Pour le montage pas de soucis, je détaillerai ça plus tard.
    @seco1976 merci, madame à le cul fait pour visiblement !

    LA SUITE


    Etape 2 : Auberge de la Praille (01110 - Ain) - Vacheresse (74360 - Haute Savoie)
    10/08/2019 - 150.10 km / 7h48 de selle / 2757m D+
    L’étape initiale était : Hotonnes (01260 - Ain) - La Vernaze (74200 - Haute Savoie) - 133km / 2440m D+

    Notre première nuit dans la tente a été fraîche et agitée. La tempête a fait rage sur le plateau d’Hauteville. Une longue journée nous attend, nous devons rattraper le temps perdu la veille, éviter de se faire piéger de la même manière pour le repas du soir et trouver un spot de camping. La motivation n’est pas des plus grandes, il faut dire que depuis 3h00 du matin, un déluge consécutif à l’orage s’abat sur nous. A présent, seul la bruine subsiste, mais l’air ambiant est chargé d’humidité. Au dehors, nous entendons de nombreux bénévoles s’agiter pour préparer le tournoi de boules lyonnaises prévu de longue date sur le site. Pas de chance, ils auront la pluie eux aussi, mais ils resteront dessous. Je repli mes affaires, me prépare et sors de la tente. Je commence à vérifier les vélos, Pauline me suit. Tout est trempé au dehors, la selle, la guidoline, la tente. Nous nous abritons sous un préau pour égoutter au maximum notre abri en prévision de ce soir, puis le replier.

    Une fois cette étape cruciale effectuée, nous chargeons nos vélos et nous dirigeons vers l’auberge où un bon petit déjeuner nous attend. Nous discutons avec les propriétaires en mangeant, des gens charmants, eux aussi fans de sport mais plutôt de ski de fond. Ils nous informent sur la météo, le temps va s’arranger. Nous profitons de ce confort pour nous réchauffer et charger nos appareils électroniques sur le secteur. Je presse un peu Pauline car avec le temps perdu la veille, il faut accélérer le mouvement si on veut avoir une bonne pause le soir. A 9h20, nous nous engageons sur la fin de l’ascension, dans le brouillard et sous un léger crachin. Il nous reste 600m à parcourir, mais ils suffisent à me donner trop chaud. Nous avons anticipé la descente en mettant des surchausses et une veste longue sous notre coupe-vent / coupe-pluie. Je roule au rythme de Pauline tout en sachant que dès le col passé, je la laisserai sur place.

    Nous basculons après le col de la Rochette sur une chaussée sinueuse, détrempée avec de nombreuses coulées de boues et déchets végétaux charriés par la tempête de la nuit. La descente me rappelle celle du col du Mollard avec ses nombreux virages. Je ne joue pas car la route est glissante. Nous avons pris soin de diminuer un peu la pression de nos pneus pour avoir une meilleure accroche. Je m’amuse à prendre de belles trajectoires en essayant de freiner le moins possible, je prends de la vitesse, mais peine à dépasser les 55kmh. Il faut dire que mes sacoches servent d’aéro frein. Presque en bas de la descente, à la sortie de Ruffieu, je m’arrête pour attendre Pauline. L’exercice m’a bien rafraîchi, surtout les doigts. J’entends alors un sifflement ténu, interrompu de temps à autre par le son d’une petite bulle qui éclate. Au fond de moi, je me doute de quoi il s’agit. Pauline arrive, je lui dis que je pense avoir crevé, mais que nous verrons bien, nous repartons directement.

    Nous achevons la descente, et je sens qu’inexorablement, mon pneu arrière s’affaisse. Nous passons un étang, nous sommes en pleine campagne, sans endroit adéquat pour s’arrêter, mais il le faut, je suis complétement à plat au pied d’une petite côte. Nous avions réparé la roue avant, hier. Cette fois-ci, c’est la roue arrière. Nous avons fait à peine 10km sur une chaussée humide, mais cela a suffi à rendre la jante noire de poussière de gomme de frein et de projection d’huile de chaîne. Je m’énerve et répare en silence, mes doigts frigorifiés et le matériel détrempé n’aident en rien. J’insiste pour que Pauline « profite » un peu du moment et ne me laisse pas tout gâcher par ma mauvaise humeur. Il ne me reste plus que la sacoche arrière à refixer correctement. C’est elle qui contient la tente, nos duvets, nos matelas et nos oreillers, notre maison en quelques sortes. Je dis à Pauline de partir, je la rattraperai. Je termine d’installer ma sacoche avec les sangles et les tendeurs, me remet en selle, enclenche ma pédale droite, appuie, et la chaîne saute. J’ai déraillé. Je remets la chaîne, la passe sur le plus petit développement (30x30) et recommence l’opération.

    C’est vrai que je nous ai arrêtés en pied de bosse, une bien mauvaise idée. Lorsque j’appuie sur la pédale, je déraille à nouveau. Qu’ai-je fait au bon dieu de si bon matin ? Je jure à voix haute. J’avise la transmission pour remettre la chaîne… Je n’ai pas déraillé… La chaîne a cassée ! La poisse, j’enrage (Jean rage !), Pauline a disparu et je me retrouve comme un con au milieu de la route. Heureusement, nous avions prévu le coup en prenant des maillons rapides mais c’est la panne de trop ! Je pousse mon vélo à la main jusqu’au somment de la côte et me pose au milieu d’un carrefour pour réparer ma chaîne. Je galère à utiliser le mini dérive-chaîne que nous avons emmené. J’ai les doigts congelés, et le levier n’est pas assez long ni confortable pour démonter ces putains de maillons campagnolo ! Je laisse un sms à Pauline, qui, je l’espère s’inquiétera de mon absence. Je finalis ma mécanique. Alors que je remballe mes outils, Pauline arrive. Peu après, un automobiliste s’arrête et nous propose de nous emmener à Hotonnes, le village situé juste après pour aller voir dans le garage automobile s’ils ont de quoi nous aider. Nous remercions la personne en lui disant que nous irons à vélo car la réparation est effectuée.

    J’appréhende le redémarrage, même si à vide, tout semble fonctionner. Il est 10h30, nous venons de perdre 1h. Nous n’avons plus que 2 chambres à air sur les 4 emmenées. Nous devons en retrouver ! Nous faisons choux-blanc au garage. Nous continuons notre route. Ma rage se calme et je profite à nouveau du paysage et du contexte. Dans ces moments, Pauline sait qu’il ne faut pas trop me parler. Je suis borné, têtu et très con lorsque l’univers semble s’acharner sur mon sort en me mettant des bâtons dans les roues. Le calme revient au fur et à mesure que le ciel se découvre et que le soleil nous réchauffe. Les paysages encore détrempés luisent d’un vert vif sous ce soleil retrouvé. Ça nous rappelle l’Irlande, c’est réconfortant. Nous escaladons sans encombre le col de Richemond, nous commençons à prendre le rythme des ascensions. Passer sur le petit plateau, puis remonter peu à peu la cassette jusqu’à jouer sur les 3 plus grands pignons et pédaler aux alentours de 9kmh. La descente nous offre de superbes vues à travers la végétation sur le Mont Vuache encore couvert de nuages.

    Au pied du col, nous retrouvons la vallée du Rhône vers le village de Surjoux. Pauline met un peu de temps à arriver, j’en profite pour me délecter de ce site magnifique. Le bleu turquoise du Rhône qui coule paisiblement entre ces collines vertes me fait complétement oublier les tracas arrivés un peu plus tôt. Je prends des photos, Pauline apparaît de l’autre côté du pont, nous discutons et rions de ma mésaventure du matin. L’humeur est au beau fixe. L’endroit nous rappelle un peu le Passage de la Goule à la frontière Franco-Suisse avec son ouvrage au-dessus du Doubs, sauf qu’ici tout est dilaté. Le constat est cependant le même, nous avons descendu pour arriver ici et nous grimperons pour en repartir. Arrivés à Challonges, Pauline fait une petite erreur de navigation, nous nous engageons sur la mauvaise route mais elle le remarque directement et nous fait faire demi-tour. Ça ne m’atteint plus, vu ce que nous avons traversé ce matin, plus rien ne peut nous arriver, et surtout, je peux garder mon calme ! Nous continuons sur de petites routes paisibles qui montent et descendent, serpentent à flanc de colline entre des pâturages et des bosquets d’arbres.

    Nous arrivons sur la D1508, ou route d’Annecy. Celle-ci est particulièrement circulée par rapport aux voies que nous avons empruntées jusqu’ici. Ce n’est pas agréable, et encore moins avec un vélo chargé. Des voitures nous frôlent, d’autres font un effort timide pour se décaler. La plupart sont comme nous, en vacances, mais ils ne prennent pas le temps de prendre leur temps. Notre réconfort est d’avoir le vent favorable, comme la veille. Le bitume est lisse et nous haussons le rythme. Nous arrivons à Frangy à 12h45. Il est temps de trouver à manger pour le midi. Nous achetons de quoi faire en boulangerie, le fameux menu : sandwich, soda, dessert. On y rempli nos bidons. Le cadre n’est pas agréable ici avec toute cette circulation automobile, nous décidons de trouver un meilleur endroit pour manger. A la sortie de Frangy, le pourcentage s’élève presque instantanément. Il fait chaud, et en plus des sacoches, nous transportons notre repas du midi. Le soleil tape, la faim commence à nous tirailler l’estomac. On se dit néanmoins que nous souhaitons dépasser la moitié du kilométrage de la journée avant de manger, c’est psychologique, on se dit que ça va nous faire du bien. On a calculé que notre trajet devrait faire 140km en ajoutant les bornes maudites que nous n’avons pas faites la veille. Nous nous arrêterons aux alentours de 70km.

    Après d’interminables montées, nous arrivons au kilomètre 73.6 à Menthonnex-en-Bornes. Nous trouvons un préau pour nous abriter du soleil, avec un banc en dessous. Juste à côté un cimetière pour remplir les bidons. Le décor n’est pas extraordinaire, mais le village est peu circulé et d’un point de vue logistique, c’est parfait. Nous retirons nos surchausses gardées depuis le matin. Il est 15h30 et la température monte. Nous mangeons et j’en profite pour regarder ma surbaissée droite qui faisait de drôle de bruit depuis quelques temps. Bingo, une vis a cassée, quelle journée de poisse. Je répare avec une bobine de fil de fer que nous avions emmené par sécurité, grand bien nous en fasse. Le truc ne peut plus bouger. Nous avons besoin de chambres à air et d’une vis pour mon porte bagage maintenant ! Pendant notre repas, des agents de la ville arrêtent leur camionnette à côté de nous et déchargent des barrières. Bien vite, le dialogue s’installe. Nous parlons de banalités, de la féria de Menthonnex qui a lieu dans la soirée avec DJ Michou aux platines (ne riez pas, c’est authentique).

    Ils repartent, nous allons au cimetière à côté pour remplir nos gourdes. Pour nous donner des forces en plus, nous diluons un sachet de poudre overstim.s glané sur une cyclosportive. Nous avons prévu ce genre de coup de boost en cas de coup dur. Il est déjà tard, il nous reste 70km à parcourir, au moins 3h20 de roulage. Nous n’arriverons pas avant 18h à notre point de chute. Nous allons hausser un peu le rythme. On s’offre tout de même le luxe de laver le cuissard de la veille au savon d’Alep. On les coince sur nos porte-bagages arrières, peau de chamois vers le haut, en espérant que le soleil les sèchera. On reprend notre route, on quitte la D27 peu fréquentée pour la D102 qui l’est encore moins. Une grande descente s’offre à nous à partir de la Chapelle-Rambaud, nous filons, quand, au détour d’un rond-point, nous apercevons un magasin de cycle VéloOxygen. Nous l’attendions comme le messie. Nous y achetons des chambres à air, des rustines, et je remplace mon bricolage en fil de fer par une vis et un écrou donné par le gérant. Nous avons une once de chance en ce samedi 10 Aout, nous sommes arrivés 10 minutes avant la fermeture pour 2 semaines de vacances. Le karma se stabilise !

    Nous continuons notre route par la Vallée de l’Arve. L’endroit est peuplé et la circulation y est intense. Nous esquivons les voies à fort trafic en nous rajoutant un peu de dénivelé, mais au moins, nous sommes au calme. Sans encombre, nous arrivons au pied du col de la Jambaz. A Saint-Jeoire, une erreur de navigation ou de tracé nous fait passer au pied d’un drôle de château, les erreurs ont du bon aussi ! Le vent souffle dans notre dos et nous permet de gagner un peu de vitesse. Je me mets au rythme de Pauline, toujours en tête, en lui demandant régulièrement si l’allure lui convient ou si elle veut quelque chose à manger. Je lui déballe quelques pâtes de fruit durant l’ascension. A Onnion, vers 18h30, nous anticipons un manque de vivre (à consommer sur le vélo) et je vais acheter des gourmandises dans la supérette : bars de céréales, compotes, tablette de chocolat. On y rempli nos gourde, la tablette de chocolat y passe !

    Nous commençons à escalader de vraies montagnes. Les panoramas commencent à avoir de la gueule, nous y allons creshendo, demain c’est la Suisse. Un cycliste nous double peu avant Mégevette, Sur cette grande ligne droite qui tient plus du faux-plat montant que de la montée de col, et avec ce vent favorable, j’ai envie de me mettre dans sa roue, de « jouer » avec lui malgré mon évident handicape, de par la bicyclette que j’utilise. Pauline le sent et me dit d’y aller, je me ravise, on est là pour profiter en couple. Cette vallée éclairée par une chaude lumière de fin d’après-midi estivale nous démontre encore la beauté des paysages français. Nous croisons un groupe d’adolescent du coin faisant les zouaves sur la route, au beau milieu de nul part, de leur nul part. Ils s’approprient l’endroit, ont les mêmes codes que les gamins plus urbains (habillement, démarche, enceinte Bluetooth avec du JUL…), mais ils se promènent sur une départementale bordée par des champs. Nous sommes presque au bout du col, un autre cycliste nous double, vraiment vite au vu du pourcentage, son pédalage est engagé, l’envie de le poursuivre ne me vient même pas à l’esprit. Nous croisons ensuite celui qui nous a doublé un peu plus bas, il a dû faire demi-tour en haut du col ce qui nous conforte dans le fait que nous sommes bientôt au bout !

    Nous passons le col de la Jambaz avec la déception de ne pas trouver de panneau. Tant pis, une pause en moins. Nous sommes en forme, Pauline a tenu la hausse de rythme tout en profitant du moindre instant, je suis conquis. Dans mes souvenir, il ne nous restait plus qu’une descente jusqu’à La Vernaz, la grosse localité du coin où nous devrions trouver une auberge. La route est belle et large, nous fondons à vive allure vers notre destination. Cependant, quelque chose cloche sur mon vélo, il se met à guidonner dès 40kmh, le phénomène s’accentue, puis à 50kmh, il disparait. Je me fais surprendre les premières fois mais je maîtrise l’exercice. Je dis à Pauline qui s’inquiète de me voir gigoter sur mon vélo qu’il n’y a rien à craindre, que je gère, c’est un euphémisme ! Nous quittons la D26 direction La Vernaz, nous sommes proche du but ! Nous en avons pris plein les yeux tellement le paysage est beau dans cette vallée du Brevon. Un dernier effort, nous devons nous farcir une côte que j’avais oublié jusqu’à notre but. Nous savons que notre dîner est proche alors nous l’avalons sans soucis.

    Sur la plaque, en bas de la cassette, nous écrasons les pédales sur ce léger faux plat descendant qui nous mène à La Vernaz. Nous voyons des chalets recouvrir tout le flanc Sud du Roc de Cey. Un clocher se dresse avec en arrière-plan la Pointe de l’Aiguille, la Tête des Trèches, le Mont Baron, qui nous encadrerons dans l’étape du lendemain. Nous arrivons au village. Nous sommes aux aguets pour trouver notre restaurant du soir. Pour reprendre des forces, et nous faire plaisir, nous avons décidé ce qui suit : sandwich midi et resto soir, sauf cas de force majeur. Nous traversons le village en regardant toutes les façades. Sur notre droite, nous apercevons un car, peut-être de touristes, signe d’un hôtel ? Non c’est un car du département, raté. Nous approchons de l’église, croisons des enfants en train de jouer autour. Il est 19h30, l’heure où tous les restaurants ferment apparemment en campagne. Une fois l’église passée, nous arrivons au bout du village, au croisement avec la route que nous devons emprunter ensuite pour trouver un coin où dormir en contre bas.

    Nous nous avançons sur la place en bitume qui s’étale devant nous. Nous faisons le point sur nos possibilités. Une habitante sort pour ranger son linge et rappeler ses enfants, à ce moment, nous en profitons pour lui demander l’adresse du plus proche resto, ou supérette, ou snack, à manger pour le soir quoi ! Cons que nous sommes, il n’y a rien dans ce bled paumé ! La bonne douille ! Il semblait grand sur la carte, mais il n’y a que des chalets d’habitations. On nous propose Thonon-les-Bains, ou Saint-Jean-d’Aulps pour trouver un restaurant, et encore… Rien n’est sûr. Notre certitude est qu’aucune de ces deux localités n’est sur notre parcours. Nous décidons de redescendre vers la vallée, où nous sommes censés planter la tente. La descente est très sinueuse sur une toute petite route, un vrai plaisir. Comme la veille, nous rallumons nos lumières. Miracle, au premier rond-point, nous tombons sur une base de canoë-kayak avec ce qui de loin ressemble à un snack restaurant. Nous ne dormirons pas le ventre vide ce soir !

    Nous avons droit pour accueil aux aboiements d’un molosse qui se rue sur nous. Heureusement, ayant grandi avec deux bergers allemands et une maman qui travaille dans le domaine canin, je parle au gros toutou qui s’arrête net et vient faire connaissance. Son maître arrive, un téléphone à l’oreille, il s’excuse et nous dit « il n’est pas méchant ». On lui expose notre problème, on peut manger n’importe quoi à n’importe quel prix ! Le vélo ça creuse. Il est confus mais ne peut rien pour nous, il n’est pas le cuisinier du lieu, toute la nourriture est dans la chambre froide et les cuisines sont arrêtées depuis midi. On négocie, on peut manger froid. Il ne veut rien savoir, mais nous dit qu’à Thonon, il y aura de quoi manger, c’est à 7km mais ça ne fait que descendre selon lui. Nous nous concertons avec Pauline, hors de question de se rendre à Thonon, 7km en descente aujourd’hui signifie 7km en montée demain. Je propose de manger les bars de céréales et les compotes achetées à Onnion puis de trouver un spot de camping. Pauline refuse de s’endormir avec si peu dans le ventre. Je sors alors mon smartphone pour autre chose que prendre des photos. Je recherche les restaurants du coin pendant que Pauline charge l’itinéraire du lendemain sur son garmin. C’est décidé, nous allons grappiller des km et du dénivelé sur l’étape suivante qui s’annonce corsée.

    Nous trouvons des auberges à Vacheresse à moins de 10km d’où nous sommes. Il est 19h50, je téléphone à la première de la liste : l’Hôtel Au Petit Bonheur. Je sens l’attrape touriste avec un nom pareil. Nouvelle douille, ils ne servent plus après 20h et sont catégoriques. Je négocie, explique notre situation. On nous demande une heure d’arrivée, au bluffe, je leur dis qu’on sera là à 20h30. La route ne fait que monter, googlemaps nous donne 40min, un temps réaliste au vu du poids supplémentaire que nous trimballons. Je propose à Pauline un deal, je fonce pour rejoindre l’hôtel pendant qu’elle roule à son rythme, je nous réserve deux couverts et je commande à manger, comme ça, elle n’aura que les pieds à mettre sous la table. Je me lance dans cette folle remontée de la vallée de la Drance ou Vallée d’Abondance. J’effectue un contre-la-montre, exercice que j’adore et sur lequel j’excelle, avec une randonneuse SINGER chargée de bardas. J’ai gardé mon coupe-vent, mis pendant notre pause, grosse erreur. Il se transforme vite en combi de sudation. Tant pis, j’en remets une couche. Je passe en force dès que le pourcentage s’élève. Ma jambe gauche et mon dos me font souffrir à cause de ce fichu nerf sciatique pincé je ne sais où entre 2 vertèbres. Je ne lâcherai pas, j’accélère.

    L’effort est intense et je ne profite pas du paysage qui semble exceptionnel. J’aurais aimé prendre le temps de faire des photos mais j’ai d’autres préoccupations, manger. J’arrive à Vacheresse sans me rappeler vraiment où est l’auberge, j’essaye de sortir mon téléphone de ma poche mais je n’y arrive pas à cause de ce foutu coupe-vent trempé de sueur. Je me rappelle un peu de la carte et surtout de la façade de l’hôtel. Je suis mon instinct et c’est une bonne décision, l’auberge est en haut du village ce qui finit de m’achever. J’arrive à 20h29. Le pari est gagné. Je rentre, dégoulinant, et tombe sur un accueil familial, chaleureux et bienveillant. Nous rigolons directement, ils trouvent insensé que j’ai abandonné ma compagne et que je me sois tapé un sprint pour arriver avant 20h30. Je n’ai qu’une parole ! J’envoie par sms à Pauline la direction de l’hôtel, au cas où. Elle arrive à 20h39, transpirante, elle s’est donnée aussi. Elle a le droit à un accueil triomphal de la part des propriétaires de l’auberge, les gens sont gentils ! On se pose à table, on se commande tous deux une portion de tartiflette et un diabolo grenadine. Le repas est dantesque, et conviendrait pour 4. Avec la part de tartiflette vient un plateau de charcuterie locale, avec un goût exceptionnelle (et pas seulement celui de manger quand on meurt de faim), un saladier rempli de laitue et de noix, bref de quoi nous requinquer. Je termine tous les plats ; Pauline est calée. On fait quand même les gourmands et nous prenons un dessert. Même si nous n’avons plus faim, vu les calories grillées, ça ne fait pas de mal.

    Vient le moment de payer et de partir chercher un coin pour dormir. Pauline m’a glissé l’idée de demander aux propriétaires de nous installer à côté. Je m’y refuse, nous sommes dans un hôtel, le ciel est dégagé, il n’y a aucun péril en vue, à quoi bon ennuyer ces gens qui ont étés si prévenants. Alors que je règle le repas en discutant avec l’hôtesse des lieux. Je vois Pauline qui me fixe avec insistance en faisant des signes de tête. Je rigole intérieurement, je veux de l’aventure ! Pauline se fait aborder par un jeune homme qui sort de cuisine et lui pose tout un tas de question sur notre périple. Elle lui demande innocemment où nous pourrions planter notre tente sans rien risquer dans le coin. Le garçon se retourne vers nous et dit « Maman, ils peuvent planter la tente dans le jardin ? » Le plan de la diabolique petite Pauline a marché. On s’installe au fond du jardin de l’hôtel, derrière le trampoline pour y poser nos vélos.

    Nouveau montage de tente à la frontale, encore à côté d’une auberge où nous avons décidé de reprendre le petit déjeuner le lendemain matin. La toile extérieure est encore trempée de la matinée, l’abside est convenable. J’arrange l’intérieur pendant que pauline se passe le gant de toilette dehors. C’est mon tour, je suis gelé, je me nettoie au savon d’Alep avec 25cl d’eau sous le regard amusé des voisins du chalet d’haut-dessus (qui ont pris la peine de téléphoner aux propriétaires de l’auberge pour savoir s’il était normal que des gens montent une tente dans leur jardin). La nuit est fraîche mais exquise, le karma s’est inversé, nous entendons le son des cloches des vaches au loin et rien d’autre. Nantes et notre métier d’architecte est bien loin, que du bonheur.

  • Top le récit!

  • Etape 3 : Vacheresse (74360 - Haute Savoie) - Aigle (1860 - Vaud - Suisse)
    11/08/2019 - 49.22 km / 2h16 de selle / 620m D+
    L’étape initiale était : La Vernaze (74200 - Haute Savoie) - Spiez (3700 - Berne - Suisse) - 164km / 2790m D+

    Nous avons dormi d’une traite jusqu’aux premiers rayons du soleil. Comme la veille, on ne doit pas perdre de temps pour lever le camp, une des plus grosses journées du voyage s’offre à nous. Le temps est idéal, pas un nuage à l’horizon, il va falloir mettre de la crème solaire. Nous entamons notre rituel d’habillage, rangement des affaires, pliage de tente et chargement des randonneuses. Il nous faut en général un peu moins d’une heure, je trouve ça toujours trop long. Je n’ai qu’une envie, pédaler pour arriver en Suisse. Nous prenons un petit déjeuner à l’image du dîner de la veille : on se fait péter le ventre. Difficile de résister à ce qui est proposé, pain frais, céréales, pain d’épice et tartes maison, le tout avec une variété d’accompagnements et de boissons insensée. On se régale ! A 9h00, nous remercions une dernière fois nos hôtes d’un soir qui nous souhaite une bonne route et sont impressionnés par ce qui nous attend lors de notre voyage.

    Nous redescendons depuis Vacheresse sur la D22, la route qui remonte la Vallée d’Abondance. Malgré le soleil, il fait frais à 800m d’altitude. Nous avons enfilé nos vestes longues pour rouler confortablement sans grelotter. La route est assez circulée, nous croisons de nombreux cyclistes qui sont amusés par notre allure. Nous sommes dimanche, avec un temps pareil tous les adeptes de la petite reine sont sur la route. La première quinzaine de kilomètres que nous effectuons est en léger faux-plat montant, 3% au plus. Nous dépassons Abondance, la route devient plus raide peu après La Chapelle-d’Abondance. Je déraille lors d’un changement de vitesse, je subis une sacrée montée de stress. Tout va bien, la chaîne est entière. Pauline continue sa route, je la rattrape ensuite. Je commence à cuire, je préviens ma partenaire que je vais m’arrêter pour enlever ma veste. A Châtel, on se déshabille, on se couvre les bras et le visage de crème solaire. Le point de vue est sympathique, des montagnes tout autour, nous sommes ravis ! On reprend la route.

    J’essaye de rouler au rythme de Pauline, comme on en a l’habitude, mais comme lors de notre première montée de col du voyage, je n’arrive pas à aller à sa vitesse. J’essaye de la motiver à changer de braquet, mais elle semble à la limite. On décide de se séparer pour finir l’ascension du Pas de Morgins, la frontière Franco-Suisse. Je ne m’étonne pas de la voir si fatiguée au vu de nos deux journées précédentes, mais c’est aujourd’hui qu’il faut tout donner, l’étape est longue et la météo est de notre côté : soleil et vent favorable ! La fin du col présente quelques rampes un peu raides, mais tout va bien pour moi. L’exercice de la veille m’a « débloqué », malgré mes douleurs récurrentes, j’ai la socquette légère. Il va falloir faire beaucoup plus attention à ne pas trop fatiguer Pauline. Je l’attends longuement en haut du Pas de Morgins, prêt à immortaliser son passage à la frontière. Pas de chance, malgré la circulation clairsemée, une voiture passe pile à ce moment et fausse mon auto-focus, photo ratée !

    Nous jouissons de ce moment de bonheur, notre traversée de Suisse commence ici, on y pense depuis des mois, voire des années, et on y met enfin les pieds. Nous repartons après nous être ravitaillés pour affronter le reste de l’étape. Nous commençons par une énorme descente, avec une des routes les plus parfaites qu’il m’ait été donné de pratiquer. Mon vélo fait encore des siennes, il guidonne entre 40kmh et 50kmh, il faut s’accrocher le temps que ça passe. Je réussi à atteindre les 65kmh malgré les sacoches, je me dis que ce n’est pas raisonnable mais je profite à 100%. Une fois la ville de Morgins passée, l’horizon s’ouvre sur le Chablais valaisan et le Chablais vaudois entourant le Rhône qui coule vers le lac Léman. Les paysages sont de plus en plus impressionnants. Je m’arrête plusieurs fois pour prendre des photos, et permettre à Pauline de me dépasser. J’aime bien jouer avec elle en descente en déboulant à toute vitesse à côté d’elle et en lui balançant un « bonjour ! » furtif. Nous nous amusons bien.

    En plus de la qualité de la route, de la taille des massifs, et de la beauté des points de vue, ce qui nous frappe sont les infrastructures misent en place pour faire en sorte d’avoir une route adaptée. Au niveau de Troistorrents, c’est un enchevêtrement d’ouvrages d’arts avec de grosses piles en béton. Il semble plus facile pour les Suisse de s’élever au-dessus de la montagne plutôt que de travailler leurs flancs. Quelle économie y’a-t-il derrière ces infrastructures routières considérables ? Nous poursuivons notre folle descente et traversons Monthey. On se dirige vers le Rhône pour récupérer une portion de véloroute. Nous avons cru comprendre que les Suisse ne supportaient pas trop les cyclistes lorsqu’ils empruntent la route alors qu’une véloroute se trouve à proximité. Cet état de fait m’irrite, mais nous n’allons pas jouer aux cons de français.

    Cet itinéraire le long du Rhône est vraiment agréable. Au cœur de la vallée, nous sommes entourées de plaines qui finissent par buter au pied de grands massifs, se redressant en falaise par endroits. Dans cette infinie beauté, nous longeons une raffinerie de grande taille. Le pétrole est partout, même au milieu des montagnes ! Nous avançons bien, la route est plate, le vent favorable. Pauline a retrouvé sa forme, elle est à nouveau dans le rythme. Je m’amuse à prendre quelques vidéos en la doublant, puis en la laissant me doubler quand soudain, un détail sur mon vélo me chiffonne. Mon pédalier semble avoir un peu de jeu. Je regarde, ne voit rien de spécial, mais peu à peu, le jeu s’amplifie. Bientôt, à chaque coup de pédale, ma chaîne frotte sur les côtés de la fourchette de dérailleur. Je comprends mieux pourquoi mes vitesses avaient du mal à passer à l’arrière.

    On s’arrête pour constater les dégâts. La cuvette droite de mon boîtier de pédalier se desserre. Intérieurement, je pleure déjà. J’ai connu pareil expériences deux ans plus tôt en montant le Ventoux avec mon MBK-VETTA-CHAZAL (j’avais arraché le filetage du pédalier et du boîtier en forçant comme un âne pour faire péter d’autres cyclistes de ma roue, et j’avais réussi !). J’avais dû attendre qu’on vienne me chercher à Malaucène en voiture car je ne pouvais plus rouler sans que le pédalier ne glisse vers la droite. C’est le cas aujourd’hui aussi. Suis-je maudit ? Je resserre à la main l’écrou, avec beaucoup de mal car il est peu accessible à cause du pédalier triple. On se remet en route, au bout d’une minute à peine, le jeu revient. Rien à faire… On s’arrête à nouveau. Pauline regarde sur son GPS où est la localité la plus proche. C’est un coup de massue sur la tête. Nous avions attaché tant d’importance à préparer les vélos, nous les avions testés dans de multiples conditions et ma SINGER nous lâche au pire moment, à peine entré en Suisse.

    Aigle ne semble pas très loin, je resserre l’écrou, je repars en pédalant de manière à éviter que le pédalier ne glisse vers la droite. Nous arrivons dans une zone commerciale, juste avant l’autoroute n°9 dite du Rhône. Mon pédalier est à nouveau inutilisable. Il est 12h00, je n’ai même pas envie de m’énerver, juste de pleurer. C’est la même chose pour Pauline. Je m’arrête à l’ombre d’une station servie et nous établissons un plan. Pauline va me laisser ses sacoches et aller voir dans Aigle s’il n’y a pas un mécano cycle et une boulangerie par la même occasion. Pendant son exploration, j’essaye de bloquer avec du fil de fer l’écrou récalcitrant, j’embobine la boîte de pédalier et bloque littéralement le petit salopard, j’y passe un temps monstrueux, mais ça m’évite de cogiter. Pauline arrive en sauveuse et m’annonce qu’elle a trouvé un bouclard en ville, fermé entre 12h et 13h30.

    Nous nous mettons en route, mon bricolage ne tient pas. Mon cœur se serre, j’ai les nerfs en pelote. Nous nous arrêtons à l’ombre de la façade de Dom Cycle, notre héros, on se déchausse et on attend. Il est 12h45, la faim nous travaille au corps. Pauline décide d’aller acheter de quoi manger à la boutique de la gare qu’elle a repéré plus tôt. Elle part à pied, me laissant avec nos deux vélos, au bord du gouffre. J’envisage les solutions qui s’ouvrent à nous si jamais j’ai bel et bien foiré le filetage du pédalier en pas français. Nous avons des impératifs temporels et nous devons quoiqu’il arrive être en mouvement. Malgré le coût que cela peut représenter en Suisse, j’envisage de prendre le train avec nos vélos, ou encore louer une voiture et se faire un mini road-trip comme nous avions fait en Irlande. Je déteste changer mon programme, mais il faut parfois anticiper pour le pire.

    Pauline ne revient pas, l’heure d’ouverture approche. Je vois de nombreux cyclistes défiler devant la boutique. L’un d’eux fait demi-tour et me demande si tout va bien. Je lui explique mon problème, il regarde avec attention le vélo et me dit que Dom Cycle n’est pas ouvert le dimanche. Je tombe des nus, c’est pourtant écrit sur l’écriteau !? (en fait l’écriteau n’était pas très clair et la boutique est bel et bien fermée le dimanche). Nouveau coup dur pour notre équipe. Le cycliste me propose de passer chez lui, à 200m, pour voir si on peut faire quelque chose. Je lui réponds que j’attends ma compagne et que nous venons ensuite directement le retrouver. J’attends longuement, pas de Pauline ! Où a-t-elle bien pu aller ? Je décide de bouger chez notre nouveau sauveur. Le problème que nous avons avec Pauline, et que nous venons tout juste de remarquer, c’est que nous sommes chez l’opérateur téléphone free avec un forfait à 2€, nous n’avons absolument aucune couverture réseau en Suisse, n’ayant fait aucunes démarches au préalable. Je ne peux ni l’appeler, ni lui envoyer de sms, ni communiquer par whatsapp. A l’ancienne, je lui laisse un petit mot en évidence dans le distributeur de chambre à air, je prends nos vélos et je taille la route.

    Je retrouve le cycliste dans son garage en train de chercher ses outils, il désespérait presque de me voir arriver. Il s’appelle Dan (Daniel), il me présente sa compagne Idelette. Ils sont charmants, me proposent de quoi me rafraîchir et me désaltérer. Je m’affaire rapidement au bricolage de mon vélo avec Dan. Mon plan est de démonter le pédalier, et ensuite le boîtier de pédalier pour voir l’état du filetage qui sera déterminant pour la suite de notre aventure. Au moment d’utiliser l’arrache manivelle, je n’arrive pas à le visser complétement. Son filetage est usé. Dan m’incite à « forcer » un peu, je n’ose pas de peur de n’abimer irrémédiablement le filetage de la manivelle et de ne plus pouvoir l’extraire de manière conventionnelle. Nouveau coup dur, me voilà bloqué au même point, mais au moins je me suis fait de nouveaux amis. Le temps passe et je me demande sincèrement ce que fait Pauline.

    Pauline est partie à pied chercher notre repas du midi. Plus tôt, lorsqu’elle cherchait un vélociste, elle avait remarqué une seule boutique ouverte : une supérette dans la gare d’Aigle, à 1km de chez Dom Cycle. L’année dernière, nous avions fait l’expérience dans le Jura Suisse de trouver des villes et villages complétement désert passée une certaine heure dans l’après-midi, et ce en semaine. Autant vous dire qu’un dimanche, il n’y a rien d’ouvert. Elle fait donc l’amer expérience d’acheter le fameux repas du midi : sandwich, soda, dessert, mais cette fois-ci en mode industriel. Le tarif est salé, un seul menu coûte aussi cher pour ces produits issus de l’industrie agro-alimentaire que deux menus d’une boulangerie française. Nouvelle douille, la nourriture coûte cher en Suisse, surtout le dimanche, et difficile de trouver aussi qualitatif que la veille dans une supérette de hall de gare.

    Une fois le repas acheté, Pauline retourne à notre point de rendez-vous, à l’ombre de la façade de la boutique qui devait nous sauver la mise. Elle est aigrie par les malheurs qui s’abattent sur l’entreprise de notre duo. Elle arrive et ne voit personne, plus de vélo. Elle s’inquiète, pense à utiliser son téléphone, mais ça ne marche pas ici. Elle sait que je peux avoir des décisions impulsives et très stupides, lors de ce genre d’évènement malheureux qui me poussent à bout. Elle s’assoit alors où j’étais posé quand elle est partie en quête de provision et s’imagine le pire. Elle est au bout du rouleau, la voilà dépossédée de tout, elle n’a même plus faim. Elle se lève et commence à regarder les environs. Elle finit par apercevoir un papier dépasser du distributeur de chambre à air qui est en évidence sur la façade. Réjouit, elle voit que je n’ai pas eu un coup de folie, mais un coup de chance. Elle suit les instructions sur le papier pour me retrouver. Elle sonne à une maison, se trompe, ce n’est pas la bonne. Elle continue sa route, et nous retrouve, Dan et moi, autour de la SINGER, avec son VENETO posé à l’entrée du garage. Ouf, tout va bien, tout le monde est sain et sauf.

    Nous faisons les présentations, le courant passe instantanément. Dan et Idelette sont merveilleux, et bien vite, d’un simple coup de main pour réparer un vélo, le service se transforme en invitation pour le repas du midi. Nous mettons Les provisions achetées par Pauline au frais, et dégustons un énorme plat de pâte assaisonné de pesto ramené la veille des Pouilles en Italie. La famille de Dan (Daniel Rizzeli) est originaire de là-bas, ils ont tous deux fait la route du retour la veille en voiture. Au cours du repas, nous constatons à quel point les chances de nous croiser devant chez Dom Cycle étaient infimes. Après leur longue journée en voiture de la veille, Dan décide ce matin d’aller faire un tour de vélo pour se décrasser. Il a son parcours classique qui consiste à prendre un peu de dénivelé avant de rejoindre Montreux et de longer le Rhône au calme pour revenir. Seulement, en ce dimanche 11 Aout 2019, à Montreux, c’est le dernier jour de la Fête des Vignerons, une fête qui a lieu tous les 20 ans. La ville est bouclée, Dan ne peut pas la traverser, même avec son vélo. Déshydrater et en fringale, il rebrousse chemin, effectuant le double de dénivelé que prévu initialement. Ainsi son petit tour se transforme en corvée, il perd plus d’une heure et croise un cycliste démuni en train d’attendre devant Dom Cycle, moi !

    Cet incroyable concours de circonstance sauve notre journée qui avait pris une tournure infernale. Nous discutons tout l’après-midi de sujets très variés. Nous apprenons que Dan est un crack en VTT, en ski, en snowboard, qu’il était ami avec Marco Siffredi, assez couillu pour avoir disparu en tentant de descendre l’Everest en snowboard. En plus de ça, Dan est motard, musicien dans un groupe de métal, organisateur de festivals, est tatoué, taillé comme une armoire normande, utilise son vélo pour se rendre à son travail. Idelette de son côté est pleine d’attentions, elle veille à ce que nous ne manquions de rien. Nous sommes mieux que chez nous, nous prenons une douche, décompressons. Gênés par autant de bienveillance, nous ne savons pas où nous mettre. Les gens sont gentils !

    L’orage gronde sur Aigle, la vallée est rapidement remplie de lourds cumulonimbus. La luminosité diminue drastiquement. Un déluge s’abat sur nous, il fait bon être dans une maison plutôt que sur un vélo. Dan et Idelette nous propose d’aller voir le siège de l’UCI qui est à Aigle. Au vu du timing serré de notre expédition, nous n’avions pas prévu d’aller le visiter. Mais comme nous sommes bloqués là, autant en profiter. Nous avons discuté tellement longtemps dans l’après-midi que l’UCI est fermé. Tant pis, nous nous rabattons sur un restaurant. Dan et Idelette nous invitent, après tout ce qu’ils ont fait pour nous, nous ne savons pas où nous mettre. Nous passons une nuit dans le confort complet, dans un lit moelleux avec de gros oreillers bien loin de ce que nous avons vécu les deux jours précédents. Dom Cycle ouvre le lendemain, nous verrons si le vélo est réparable. Nous passons une nuit excellente, teintée de frustration de ne pas être sur notre vélo et de joie extrême. Le karma joue de drôles de tours parfois.

  • Aller hop, la suite de nos aventures !


    Etape 4 : Aigle (1860 - Vaud - Suisse) - Innertkirchen (3862 - Berne - Suisse)
    12/08/2019 - 145.80 km / 7h19 de selle / 2094m D+
    L’étape initiale était : Spiez (3700 - Berne - Suisse) - Innertkirchen (3862 - Berne - Suisse) 58km / 710m D+

    Notre réveil est perturbant, nous sommes passés d’un rêve fait d’aventure cycliste et de confort précaire à celui d’un foyer douillet avec tout l’agrément moderne. Nous retrouvons peu à peu nos esprits, ce matin, nous serons fixés sur la suite de notre voyage. Il est 7h30, Dan et Idelette sont déjà en train de préparer le petit déjeuner. Dom Cycle ouvre à 8h30, nous nous y rendront légèrement en avance pour gagner quelques minutes ; comme si, dans ce voyage où la temporalité est complétement dilatée par rapport à nos standards, ce gain allait nous être précieux pour la suite. Que la journée soit faite à vélo, en train ou en voiture, peu importe, nous engloutissons tout ce que nous pouvons, motivés par nos hôtes qui sont heureux de nous voir profiter du repas. L’heure tourne, nous sortons sous la pluie avec Dan pour nous rendre à pied chez Dom Cycle.

    Je suis habité de la même angoisse que la veille quand je faisais le trajet inverse. Un mélange d’anxiété et d’espoir m’habite. Dan frappe directement à la porte de l’atelier, c’est un habitué des lieux. Un mécano nous ouvre la porte et nous accueille, la femme du gérant nous regarde d’un air sévère, elle n’aime pas trop les clients qui, aussi fidèles soient-ils, prennent trop leurs aises. Le mécanicien est un jeune français frontalier, je lui explique le problème pendant que Dan part se promener dans le magasin. Je reste à côté de lui tout le long de l’opération, comme un homme se doit de le faire lors de l’accouchement de sa femme. N’ayant pas toujours confiance dans les talents des mécaniciens cycles (beaucoup de mauvaises expériences), je lui explique que c’est en pas français, que je veux regarder le filetage dans le boîtier pour voir s’il est encore entier. Il serait inutile de resserrer une cuvette sur un filetage détruit. Au bout du compte, tout se passe bien, j’insiste pour qu’il mette une dose importante de loctite rouge (frein-filet haute résistance) au lieu du bleu (résistance moyenne). Ce produit miracle devrait nous assurer de ne plus avoir de problème.

    Dan a récupéré une guidoline et un peu de matériel et discute avec Dom, le patron des lieux. Dom vient vérifier le travail de son mécano sur la SINGER, tout va bien, ça tourne comme une horloge, sans jeu. C’est presque aussi bien que si je l’avais fait moi-même ! Je viens pour payer la main d’œuvre et offrir à Dan, en guise de remerciement, les quelques pièces qu’il souhaite s’acheter. Trop tard, il a déjà tout réglé et me dit avec un grand sourire que c’est un plaisir de nous aider dans notre aventure. Ragaillardi par cet excellent début de matinée, je retrouve Pauline qui était restée avec Idelette. Nous allons repartir à vélo ! Nous sommes comblés de bonheur malgré le mauvais temps qui s’abat sur le Chablais vaudois. Les prévisions semblent annoncer une amélioration de la météo en fin de matinée. Pour passer le temps, Dan nous propose de retourner à l’UCI pour visiter le vélodrome. Nous sommes partagés entre la nécessité de partir pour avancer vers notre destination et le plaisir de passer un peu plus de temps avec nos amis. Tant pis, nous sommes des cyclotouristes, faisons un peu de tourisme.

    Malgré notre profession d’architecte, nous n’avons pas programmé notre itinéraire pour aller voir les « must see » Suisse. Pourtant, l’école Suisse est renommée mondialement, et personnellement, un des architectes que j’admire le plus est suisse : Peter Zumthor. Ainsi, nous aurions pu en profiter pour effectuer un pèlerinage classique pour les architectes : les Thermes de Vals. Ou encore, visiter l’une de ses productions que j’admire le plus : la Chapelle Sainte-Bénédicte à Sumvtig, l’ensemble est pour moi proche de la perfection, matériaux, procédés constructifs, insertion, rapport au site, prise en compte de l’usager, des traditions… Mais notre choix est différent, nous souhaitons laisser la « culture » de côté pour nous reconnecter à la nature. L’évasion et la liberté sont à la base de notre volonté de voyager à vélo. Nous profitons donc de notre accident de parcours survenu la veille pour faire une entorse à notre habitude et visiter un vélodrome couvert, le premier que j’ai l’occasion d’explorer.

    Nous ne sommes que trois dans ce grand espace, seuls quelques stagiaires commencent leurs échauffements sur des rouleaux. Dan nous raconte qu’il a vu les débuts de Froome, Wiggins ou encore Bernal ici. Qu’il n’est pas rare de retrouver des cyclistes colombiens emprunter l’autoroute avec leur vélo quand ils vont s’entraîner à l’extérieur. Ils n’ont pas l’habitude des mœurs européennes. Nous savourons l’instant, la malchance a parfois du bon semblerait-il. Nous rentrons chez Dan et Idelette, il est déjà 10h. Nous préparons alors nos affaires en vue de notre départ. Le temps ne se découvre pas, mais nous devons y aller. Idelette revient du supermarché et nous offre des portions de gruyère et des tablettes de chocolat, imparables contre les fringales selon Dan. Elle nous propose de rester à midi, pour manger une fondue, elle est prête à téléphoner à des amis et à de la famille pour faire un repas festif. Nous ne pouvons accepter, nous devons filer pour effectuer les kilomètres manquants de la veille. Dan renchérit en disant « ils ne vont pas manger une fondue avant de faire 140km à vélo ! »

    Les aux revoir sont difficiles, nous étions tellement choyés ! Nous partons à 11h15 sous un léger crachin. Nous avons modifié notre itinéraire initial qui devait longer le Lac de l’Hongrin. La veille Dan nous a expliqué que pour arriver sur cette petite route déserte, nous serions confrontés à des portions de plusieurs kilomètres dépassant les 15% de déclivité. De toute façon, ce matin, le lac est noyé dans le brouillard, et nous ne sommes même pas sûr que la réparation sur mon vélo tienne, alors autant ne pas tenter le diable. Nous passerons donc par les Diablerets puis le col du Pillon, la route avec le moins de dénivelé pour rejoindre la vallée suivante, toujours d’après Dan. Quitter une maison confortable ou nous étions au sec pour se faire instantanément mouiller par une pluie fraîche et pénétrante est presque la meilleure sensation que j’ai éprouvé de ce voyage. Nous gardons d’Aigle un souvenir merveilleux, tout en repartant vers une expérience qui nous avait jusqu’ici emplie de bonheur. La route se cambre assez vite à la sortie de la ville. Nous admirons un train descendre à flanc de montagne avec une agilité digne d’un bouquetin, pas de doute, malgré la pluie, la carte postale de la Suisse que nous avions en tête se dessine devant nos yeux.

    Nous prenons de la hauteur dans les vignobles entourant Aigle, nous jetons un dernier coup d’œil vers le massif que nous avons traversé hier au Pas de Morgins. Le plaisir nous habite. Nous sommes partis vêtus pour nous protéger de la pluie, mais nous avons rapidement trop chaud. Il fait à peine 16°C et nous roulons en manche courte, trempés de la tête au pied. Le vent nous pousse vers les hauteurs mais il charrie sur son passage tous les nuages de la vallée. Nous imaginons faire l’ensemble du col sous la pluie. Le GPS de Pauline indique « hors-parcours » depuis le début de l’étape. Nous suivons les indications de Dan, à Ormont-Dessous, nous allons vers Ormont-Dessus et les Diablerets. Juste après la bifurcation, suite à 13km d’ascension soit 1h10 de route, nous faisons une pause sous un silo à sel. Il faut vite reprendre des forces pour ne pas attraper froid et éviter la fringale. Nous trouvons chacun un endroit où uriner, cette pluie fraîche nous y a contraint. Nous mangeons un des morceaux de gruyère offert 700m plus bas dans la vallée. Il fait 13°C, nous repartons dans une légère descente, en manche courte, grelotant et claquant des dents, il faut accélérer pour se réchauffer Nous contournons le Parc Gruyère Pays-d’Enhaut que nous aurions tant aimé découvrir.

    L’escalade se passe sans problème, la pluie cesse, nous nous réchauffons. Arrivé au Plan Morier les nuages semblent se disloquer et nous distinguons du ciel bleu : c’est réconfortant. La température monte en même temps que nous nous élevons vers le premier sommet du jour, notre plus haut col jusqu’ici. Peu avant Ormont-Dessus, la route descend, la vue sur les Diablerets est magnifique, second cliché Suisse en vue, les sommets enneigés. Cet itinéraire imprévu vaut le coup d’œil et nous ne regrettons rien. S’en suit la partie compliquée de l’ascension, les rampes dépassant les 12% se succèdent, les 3,5 derniers kilomètres sont à 9% de moyenne. J’ai le sentiment de forcer sur mon 30x30, qu’en est-il de Pauline qui a exactement le même développement minimum ? Elle grimpe sans une plainte, concentrée sur son effort, sur son souffle. Elle est magnifique, elle m’impressionne, je l’admire. Je n’arrive cependant pas à rester à son rythme, je lui fais comprendre qu’elle me retrouvera plus haut, au sommet. J’aurais mis beaucoup plus de temps que ce que j’imaginais à la lâcher de ma roue (j’aime bien lui dire, comme je fais parfois en compétition pour rigoler : je vais te faire péter à la prochaine bosse !). Je creuse l’écart tranquillement, nous doublons un groupe de cyclistes qui ne semblent pas habitués à la montagne. Ils ont des VTC, sont beaucoup trop couverts ; thermique, pantalon de pluie et cape imperméable ; et semblent à la peine. Nous paraissons presque aériens habillés en court maillots avec nos randonneuses et nos sacoches.

    J’atteins le sommet, je souris, la réparation a tenue, la SINGER est sauvée ! Pauline arrive peu après, nous nous embrassons, « back in the game » ! Notre rêve continue. Nous immortalisons le moment avec un selfie devant notre premier col suisse. Quel fierté, il n’était pas facile celui-ci. Nous nous couvrons pour la descente et nous repartons. Comme d’habitude, je prends de l’avance et je m’arrête pour prendre des photos et laisser Pauline me rattraper. Lors de mon premier arrêt, je remets une casquette sur ma tête qui est frigorifiée. J’oublie de refermer ma sacoche en repartant, je m’arrête à nouveau, heureusement, je n’ai rien perdu. Mon vélo continue de vibrer à une certaine vitesse, mais je m’y suis fait. Je n’aime toujours pas la manière dont la fourche semble se déformer en oscillant de droite à gauche sous le poids des sacoches lorsque le vélo guidonne. Je dépasse les 65kmh, je suis content, à cette vitesse, la SINGER ne vibre plus et est un régal à piloter. Nous sommes dans le canton de Berne et Dan nous a averti que si les suisse-français et les suisse-italiens étaient tolérants avec les cyclistes qui n’empruntent pas les itinéraires vélos, les suisse-allemands le sont beaucoup moins. Nous ne prenons pas de risque, à Saanen, nous avons un mal fou à nous repérer dans cet imbroglio de venelles cyclables qui nous font faire des détours pour traverser la ville. Il aurait été tellement plus simple de rester sur la route principale et de prendre le tunnel interdit aux cyclistes.

    Notre progression se fait sans trop d’encombre, au-dessus de Saanen se trouve Gstaad et son château, je me mets à répéter en boucle les répliques d’OSS 117 (Rio ne répond, plus avec Jean Dujardin), nous rions beaucoup. Il est 14h45, nous mettons pied à terre sur les hauteurs de Gessenay (Saanen), à la jonction des Vallées de Gstaad, de Rougemont et de Zweisimmen vers où nous nous dirigeons. Nous mangeons le menu acheté la veille par Pauline. Malgré la qualité, nous en profitons vraiment, ces sandwichs ont un goût de liberté retrouvée. Nous sommes des aventuriers. Nous faisons en sorte de ne pas trop faire durer la pause. Le « gros morceau » de l’étape, le col du Pillon, est passé mais nous n’avons effectué que 46km, et d’après nos calculs, il nous en reste une centaine pour rattraper le retard sur notre programme initial. La digestion se met en route pour le reste de l’ascension jusqu’à Schöneried. Nous avons un coup de mou, nous ne parlons plus trop et l’excitation est redescendue, nous luttons pour ne pas nous assoupir. La bonne nouvelle est que nous avons retrouvé le parcours du GPS, nous pouvons maintenant naviguer en toute tranquillité.

    En traçant notre itinéraire, j’avais remarqué de nombreuses véloroutes en Suisse, nommées itinéraire national vélo. En imaginant qu’elles nous éviteraient le désagrément de la circulation automobile, j’ai fait en sorte que nous y circulions en majorité. Nous sommes conquis par nos premiers coups de pédale sur la véloroute n°9 à Saanenmöser. Le bitume y est aussi bon que sur la route principale, le paysage y est bucolique, et le silence règne. Nous avons ici notre troisième cliché Suisse de validé, les chalets dans des pâturages verts pétant à flanc de montagne. La chaussée fait à peine 2.50m de large et est flanquée de clôtures électrifiées. Nous sommes parqués sur notre voie et les animaux d’élevage sont en libertés. Nous réalisons alors le vice qui habite l’esprit de ceux qui ont tracé ces itinéraires. Nous abordons une descente vertigineuse suivie d’une rampe non moins effrayante. Ces véloroutes sont de vraies montagnes russes, celles qui vous retournent l’estomac. Peu après, nous croisons une voiture, nous avons à peine la place de passer à côté de ce SUV, puis nous sommes confrontés à une descente sinueuse où nous ne pouvons garder notre élan suivie directement d’un mur à plus de 12%, pourtant, nous sommes censé descendre la vallée !

    L’arrivée sur Zweisimmen se fait sur une longue ligne droite descendant à 13%. Mes patins de frein hurlent, mes jantes chauffent, j’ai peur que mes chambres à air éclatent (cela m’est arrivé en 2018 dans une descente très sinueuse à plus de 15% où j’étais toujours sur les freins). Tout va bien chez moi. De même, les jantes Mavic Open Sup Ceramic de Pauline associées aux patins exaliths ont bien tenu le coup et l’ont parfaitement ralenti, je suis content de lui avoir mis ces roues. Elle qui n’apprécie pas spécialement les descentes se sent en sécurité. Nous décidons de reprendre la route principale, la véloroute offre des points de vue magnifiques, mais nous fait perdre trop de temps. Nous roulons fort et prenons quelques averses avant d’arriver au bout de cette vallée. Après 6h20 de pédalage, nous arrivons à Spiez, où nous aurions dû camper la nuit dernière. Nous rattrapons peu à peu notre retard. Aujourd’hui devait être notre étape légère en kilomètre pour pouvoir aborder sereinement la grosse journée du lendemain. Finalement notre programme est décalé d’un jour et nous avons eu droit à notre repos (forcé) hier.

    C’est à Faulensee que nous avons notre premier aperçu sur le Lac de Thoune. Un des deux lacs, avec le Lac de Brienz, qui entourent Interlaken. C’est le premier lac que nous voyons de notre périple, et le point de vue vaut le détour. Le ciel couvert participe à la beauté du paysage, nous prenons le temps d’en profiter. Il est 17h45 et nous avons effectué une centaine de km, il nous en reste une quarantaine. Nous prévoyons 2h de route au vu de notre vitesse et du profil du reste de l’étape. En effet, nous allons longer les lacs avec un vent favorable, nous sommes sereins, tout va comme sur des roulettes ! Une arrivée à 20h devrait nous permettre de nous reposer. Nous suivons la véloroute pour rejoindre Interlaken, elle est parfaite, nous survolons le Lac de Thoune avec une vue splendide. Le revêtement est bon, il n’y a pas trop de changements de direction et surtout, c’est plat. Nous filons à 25kmh et arrivons rapidement à destination. Dernière grosse ville sur notre parcours, nous décidons de nous y ravitailler. Nous trouvons un Coop en plein centre-ville. Pauline y fait des courses pour le soir juste avant qu’il ne ferme, il est seulement 19h. Les supermarchés ferment tôt en Suisse, même dans une ville touristique comme Interlaken.

    Nous poursuivons notre trajet en empruntant la véloroute pour sortir de la ville. Nous slalomons entre des hordes de piétons d’origine asiatique qui courent se mettre à l’abri dans leur voiture de location. Nous traversons une petite averse et au détour d’un virage le bitume disparaît, nous passons sur un cheminement en sable et en gravier. Nous n’avions pas prévu ça. Nous continuons plus en avant, nous commençons à longer le lac de Brienz et la vue est fabuleuse. Nous rejoignons ensuite le bitume, ce qui nous permet de reprendre de la vitesse. La luminosité baisse, le ciel est de plus en plus nuageux. Nous nous imaginons longer le lac de Brienz aussi rapidement que le lac de Thoune en suivant la véloroute. Celle-ci suit nonchalamment la berge puis s’en éloigne peu à peu. D’un coup, la chaussée s’élève dans une rampe d’1,5km à 8% avec des passages à 13%. Nous nous sentons trahis par cette véloroute, d’autant plus que des véhicules motorisés y circulent. En pleine épingle, un bus déboule en sens inverse et force le passage en manquant de me faire tomber et en réservant le même sort à Pauline peu après. La descente est avalée en un rien de temps et nous offre un point de vue superbe sur Iseltwald.

    La route ne cesse de serpenter, de s’élever, puis de redescendre. Nous retrouvons avec une certaine appréhension le charme des véloroutes suisses. Nous nous dirigeons vers la localité de Meringen, à l’autre bout du lac. Un balisage est là pour nous rappeler notre direction aux rares intersections. Le terrain devenant plus difficile, je lâche Pauline au cours d’une des nombreuses ascensions. On se croirait sur l’Amstel. Je ne suis pas paniqué car la signalisation m’indique Meringen. Je ne vois plus Pauline, je continue ma route jusqu’à un point de vue convenable pour faire des photos et l’attendre. Le bitume laisse place à un chemin de terre sur une petite portion. Je sors de la forêt, la vue me convient, je pose mon vélo sur un tas de bois et guette l’arrivée de Pauline. Pensant qu’elle n’est pas loin, je prends rapidement quelques clichés et me tiens prêt à repartir, elle n’arrive pas. Je m’inquiète, et, au bout d’une dizaine de minute, fais demi-tour. Elle sort alors à son tour de la forêt, visiblement énervée, je rigole, elle non. Elle s’inquiétait pour moi car elle suivait l’itinéraire sur son GPS et non le balisage vers Meringen. Le malentendu passé, on décide de ne plus se séparer. On ne peut pas se joindre par téléphone. La fatigue et la météo peu favorable aidants, la tension monte entre nous.

    Cette véloroute qui devait être du gâteau devient un vrai purgatoire. Nous nous rabibochons rapidement, mais le bitume disparaît à nouveau et devient un chemin de terre, puis un singletrack forestier, une ornière bordée de cailloux. Je tente sur le vélo ; je manque de tomber plusieurs fois. Ce n’est pas une bonne idée. Pauline est déjà à pied, mais ne parvient pas à avancer avec ses chaussures à cale qui glissent sur la caillasse et le poids de sa randonneuse qui l’entraîne. Je passe la portion vraiment dangereuse et vient récupérer le vélo de Pauline, nous arrivons alors sur un petit pont en bois qui nous laisse découvrir une surprise comme seule la Suisse peut en réserver : à notre gauche le Grandhotel Giessbach, à notre droite, la cascade de Giessbach. Dans la pénombre qui tombe peu à peu, l’instant est magique, nous sommes seuls, crasseux, suant mais heureux. Nous avons fait 130km, il est 20h15. Nous qui pensions être arrivé à notre destination dans ces heures-là, nous nous trompions grandement, il nous reste une quinzaine de kilomètres.

    Nous repartons tout de même réconfortés, ces galères n’ont pas été vaines, nous avons pu observer de magnifiques paysages et nous arrivons au bout du lac. Les dernières lueurs du jour résistent, la pluie s’invite, nous allumons nos lumières. Nous sommes au pied de la Vallée de l’Aar que nous nous apprêtons à remonter. Le terrain est entièrement plat, en contraste parfait avec ce que nous venons de traverser et les massifs montagneux à pic qui nous encadre au Nord et au Sud et qui débouchent sur le Lac de Brienz. Nous suivons toujours la véloroute de Meringen, nous sommes sur un réseau viaire plus important maintenant. Nous entendons un grondement sourd, nous prions pour que ça ne soit pas de l’orage. Nous savons qu’il nous reste une ultime ascension puis une petite descente pour arriver à notre destination : Innertkirchen. Nous nous retrouvons comme au premier soir, la pluie en plus. Nous apercevons une colonne d’eau s’écraser depuis le haut d’une falaise, la responsable de ce bruit, les Chutes d’Oltschibach. Nous traversons l’aérodrome de Meringen, comme si nous roulions sur les pistes de décollage et d’atterrissage, tout est désert, c’est étrange.

    Pauline gère la navigation parfaitement. Nous traversons Meringen, la pluie redouble d’intensité, nos vélos illuminent la nuit obscure dont le ciel est bouché de lourds nuages. Je suis impressionné de l’efficacité de l’éclairage de Pauline et fier de mon travail, ça n’a pas été facile mais cela fonctionne parfaitement et avec un bruit minimum. Nous attaquons notre dernière montée sous des trombes d’eau et de nuit, nos imperméables ne sont plus d’aucune utilité, mais ils nous maintiennent à température, dehors, il fait 13°C. Cette dernière côte nous réjouit autant qu’elle nous agace. Elle nous réchauffe mais nous ralentit, nous fatigue alors que nous ne souhaitons que deux choses, manger et dormir. Nous sommes à l’opposé de la nuit dernière, mais tant mieux, nous nous étions préparés pour affronter ce genre de conditions.

    Je pédale à l’aveugle, je ne vois plus rien au travers de mes lunettes, pire encore quand nous croisons un automobiliste qui n’éteint pas ses pleins phares (l’expérience me rappelle Luchon-Bayonne 2012, arrivée à 2h du matin sous la pluie à Bayonne avec un éclairage minimum, accompagné du paternel). Pauline a fier allure, ne se laisse pas déborder par sa fatigue, je l’encourage, nous y sommes presque. La route sous nos roues qui était jusque-là un miroir se transforme en torrent. Le ciel compte bien déverser toute l’eau qu’il contient en cet instant et à cet endroit. Pauline nous motive en voyant apparaître la ligne de crête sur son GPS, nous y sommes bientôt ! La bascule s’opère, j’ai les mains congelés et du mal à freiner, je ne sens plus mes pieds, il en est de même pour Pauline mais elle ne laisse rien transparaître. Quelques voitures nous doublent en pleine descente en faisant un vacarme de tsunami. Sur notre gauche, nous distinguons à la lueur du phare du VENETO un panneau de camping. Il est 21h30, on s’y engouffre sans même réfléchir, nous sommes à Innertkirchen.

    On pose nos montures à l’abri et on enlève nos vêtements qui ne sont plus que des éponges. Pauline part se doucher, et je vais chercher le maître des lieux : personne. Je pars en quête d’un emplacement pour la tente, m’enfonce dans de la boue et des flaques d’eau et trouve finalement au pied d’un arbre un spot adéquat. Je me douche à mon tour pendant que Pauline prépare le repas. Nous mangeons dans un petit préau en regardant la pluie tomber. Nous nous affairons ensuite à notre rituel d’installation de notre arbi, rangements des bagages et sécurisation des vélos. Il ne pleut presque plus, nous nous couchons aux alentours de 23h. Dans l’abside de la tente, nous avons bricolé un fil à linge pour faire sécher nos coupe-vent / coupe-pluie. Tout cela goutte sur nos duvets alors que la pluie reprend de plus belle au dehors. Qu’importe, la tente était encore humide de notre première nuit !

  • Pour ceux qui aiment les tartines, l’étape 5, on prend de la hauteur !


    Etape 5 : Innertkirchen (3862 - Berne - Suisse) - Altdorf (6460 - Uri - Suisse)
    13/09/2019 - 104.10 km / 6h19 de selle / 2256m D+
    Nous avions plusieurs options pour cette étape selon notre forme : 1 col, le Sustenpass, 71km / 1680m D+ _ 2 cols, l’option retenue _ 3 cols, Grimselpass, Nufenenpass, Saint-Gothard, 141km / 3810m D+

    Ce matin l’ambiance est fraîche et humide, aussi bien dans la tente qu’en dehors, il n’a cessé de pleuvoir que par intermittence cette nuit. Notre longue réflexion avant d’investir dans du matériel de camping de qualité a été judicieuse, nous sommes au chaud et nous avons bien dormi dans nos duvets. Pauline n’a pas envie de se lever, elle est émoussée de la veille. Je suis réveillé depuis les premières lueurs de l’aube, surexcité à l’idée de gravir aujourd’hui des cols mythiques de plus de 2000m d’altitude. Pour laisser à Pauline le temps d’émerger de sa nuit qui ne l’a pas autant revigorée que moi, je sors de la tente et pars à la recherche du gestionnaire du camping. Je trouve la personne en charge, lui explique notre aventure de la veille. Il est à peine 8h et l’accueil n’est pas officiellement ouvert, je reviendrai plus tard pour payer.

    Je motive Pauline pour que nous remballions notre matériel, prenions notre petit déjeuner au plus vite et enfourchions nos vélos vers l’aventure ! Mon enthousiasme ne l’emballe pas plus que ça, elle est encore rincée de la veille. La pluie cesse, le ciel se découvre. Nous replions toutes nos affaires, notre rituel est devenu carré et efficace. Je vais payer l’emplacement pour la nuit à l’accueil et j’y achète de quoi faire un petit déjeuner à peu près consistant et chaud. J’ai pris du café, avec ça, Pauline va rappliquer rapidement. Nous nous installons au chaud dans une salle commune, où nous profitons des multiprises pour recharger nos batteries nomades, nos téléphones, nos GPS, nos lumières… Je me dépêcher, pourtant, je vois bien que Pauline est exténuée, je ralentis le mouvement pour ne pas trop la brusquer. De toute façon, il vaut mieux attendre que nos batteries soient rechargées au maximum.

    La pluie a repris peu avant 9h30, nous décidant à décaler le départ. Pauline n’a absolument aucune envie de faire l’étape avec le plus de dénivelé, le morceau de ce voyage qui me fait tant rêver depuis des mois. Je me dis que je réussirai à la convaincre le moment venu, en haut du Grimselpass. Vient le moment difficile d’enfiler les chaussures encore trempées de la veille. Pauline opte pour les sacs plastiques autour des chaussettes, je préfère ne rien mettre. Nous quittons le camping Aareschlucht à 10h20, avec 1h30 de retard sur ce que j’avais prévu, mais au moins, il ne pleut plus. Nous avons un peu moins de 30km de route jusqu’au sommet du premier col. C’est une sensation étrange de se dire que ce bout de distance que nous parcourons généralement en moins d’une heure va représenter aujourd’hui l’ensemble de notre matinée, presque trois heures de pédalage et ce, uniquement à grimper. Juste avant d’entamer l’ascension, nous croisons un couple de cyclo-campeur, comme nous, on se fait des grands signes, dans d’autres circonstances, on serait peut-être devenu les meilleurs amis du monde.

    Notre lente progression s’effectue de manière linéaire, je fais attention à économiser au maximum les forces de Pauline. Il faut qu’elle en garde sous la pédale pour faire l’option avec le plus de cols. Nous continuer de remonter la vallée de l’Aar. La pluie qui tombe ici depuis plusieurs jours a rempli les réserves d’eau, par conséquent les montagnes sont zébrées de cascades et de torrents qui étincellent dans la lueur pâle du soleil voilé. C’est magique, la montagne brille comme un immense joyau. Au loin, je distingue l’entrée d’un tunnel, j’adore les traverser lors de longs périples à vélo. Pauline a un avis diamétralement opposé, elle ne supporte pas le bruit des véhicules qui résonnent dans ces galeries bétonnées. La chance lui sourit, une voie vélo empruntant le tracé de l’ancienne route menant au col contourne presque chaque tunnel. Quand nous devons en emprunter un, je la rassure en lui disant que je vois la lumière de la sortie et que nous sommes bientôt sauvés. Je rigole de bon cœur, Pauline rit jaune.

    Nous traversons le village de Guttannen, perdu au milieu de cette vallée démesurée dont le visage change à chaque renflement rocheux que nous contournons, à chaque tunnel que nous traversons. C’est un spectacle varié et captivant. Doucement, la végétation s’efface et laisse place à d’immenses dalles rocheuses. Les forêts deviennent bosquets clairsemés, puis arbustes, puis herbes et enfin mousse. La montagne se dénude, on se croirait en plein hiver, avec cette lumière blanchâtre qui inspire le froid, mais les parterres d’épilobes en épi (plante herbacée vivace avec des fleurs violettes poussant jusqu’à 2500m d’altitude) ne trompent pas sur la saison. Je sens que Pauline est à la peine, ou du moins, qu’elle ne réussit pas à profiter autant qu’elle aimerait de notre expédition. J’essaye de lui changer les idées en lui parlant de tout et de rien.

    Nous arrivons sur une sorte de plateau, nous avons le sentiment d’être au bout de la vallée, mais le faible kilométrage nous indique que nous en sommes loin. Nous voyons la route serpenter, continuer à s’élever, et traverser la montagne ensuite. Dans ce petit replat, nous saluons un groupe de jeune en train de pique-niquer proche de la rivière Aar, certains sont torses nus par 13°C, ça doit être des anglais ! Nous grimpons lentement, mais surement, nous croisons quelques cyclistes qui descendent prudemment et nous saluent avec un grand sourire amusé (l’air de dire, avec votre chargement, vous allez en chier sur ce qui vous attend !). Nous passons à côté d’une chute d’eau, nous sommes éclaboussés de gouttelettes glaciales, tant mieux, grimper donne chaud. Un panneau nous indique un tunnel d’un kilomètre dans une centaine de mètre. Pauline s’inquiète, cela représente à 8kmh, 7 minutes et 30 secondes de traversée. Les suisses ayant pour la plupart de grosses voitures à grosse cylindrée, il y a de quoi se faire labourer les oreilles plusieurs fois dans cette galerie artificielle.

    Alors que notre sort semble scellé, la véloroute refait son apparition juste avant d’entrer dans le souterrain. Pauline l’a échappée belle, nous restons à l’air libre. Cette petite route est pavée en son seuil, c’est un avant-goût du Saint-Gothard. Nous surplombons les gorges de l’Aar, les paysages sont toujours aussi époustouflants. Nous rejoignons la route principale suite à notre déviation, nous avons l’impression d’arriver à nouveau en fond de vallée, mais cette fois-ci, c’est un barrage en béton qui en constitue l’arrière-plan. Nous nous approchons de la structure, la longeons puis passons derrière, un immense lac, le Räterichsbodensee s’étale devant nous jusqu’à une autre série de barrage. Nous pensons à nouveau que les infrastructures suisses sont impressionnantes. Nous marquons un petit temps d’arrêt pour nous ravitailler, Pauline semble au bout, mais elle s’accroche, pour lui remonter le moral, je lui annonce enfin que nous ne ferons que 2 cols aujourd’hui. Au vu de sa force du jour, rien ne sert de vouloir trop en faire. Elle sait que je suis déçu car je misais énormément sur la montée du Saint-Gothard avec ses pavés, je lui en parlais avec des étoiles dans les yeux depuis le mois de Mars. Je laisse de côté ce rêve personnel pour poursuivre de la manière la plus sage possible notre rêve commun. Mais je continuerai à la taquiner avec cet épisode dès lors qu’elle s’amusera à accélérer sans raison durant le reste du voyage !

    Nous repartons sur une portion de route plane qui longe le lac, j’ai du mal à rouler au rythme de Pauline alors je m’arrête souvent, et assez longtemps, je la laisse filer. Je profite de ces paysages que nous découvrons aussi vite que nous les laissons dans notre dos. Arrivé au pied du barrage suivant, nous recommençons l’opération, on le longe, on le dépasse, et on découvre le Grimselsee, un lac tout en longueur avec de grande cascades qui se jettent dedans. Le paysage est un assemblage de 2 teintes, un gris très clair, presque blanc pour l’eau, les rochers, la route, les infrastructures et le ciel, le tout agrémenté de vert des rares types de végétaux qui poussent dans ces espaces de hautes altitude. J’observe Pauline, au loin en train de longer le lac, la route se redresse ensuite rapidement en une série d’épingle. Je pars à sa poursuite et la rattrape, nous sommes presque au sommet. Notre ascension nous a rapproché des nuages, et ceux-ci semblent accélérer d’un coup à l’endroit où la route que nous empruntons disparaît. C’est le signe d’un fort courant d’air : le sommet d’un col. Je reste avec Pauline pour ce moment si particulier. Gravir un col de plus de 2000m d’altitude n’est pas rien, surtout avec une randonneuse chargée. L’instant est magique, on se dit « on l’a fait ! ». Le Grimselpass est dans la poche.

    Nous arrivons à nouveau auprès d’un lac, le Totensee, la visibilité est nulle, nous sommes la tête dans les nuages. L’air est frais et humide, il est 14h30, il est temps de trouver à manger. Nous nous installons dans l’Hôtel Restaurant Alpenrösli pour recharger nos batteries. Nous en profitons pour mettre à sécher nos affaires encore mouillées de la veille sur le dossier de nos chaises. Nous découvrons l’amabilité suisse-allemande avec une serveuse qui refuse de nous parler anglais, et encore moins français, alors qu’elle nous comprend très bien dans les deux langues ! Je regrette d’avoir fait de l’espagnole en LV2 ! Nous nous entendons finalement et commandons des weisswurst mit pommes (sorte de boudin blanc avec des frites). On se régale de ce plat chaud. Le départ est plus difficile. Le vent souffle de plus en plus fort et le brouillard n’a fait que se renforcer. Nous enfilons nos gilets jaunes, allumons nos lumières, et bravons cette météo peu avenante. Nous contournons le Totensee, le début de la descente arrive rapidement, je me jette à bras le corps dedans, transi de froid malgré les épaisseurs enfilées. Je ne sens plus mes doigts, j’ai du mal à freiner.

    Je prends de la vitesse mais je suis en toute confiance malgré l’absence de clarté. La route est large, de bonne qualité et relativement sèche. Soudain, je sors du brouillard et la première épingle se présente devant moi. Je fais un tout droit, la vue est trop belle, je dois immortaliser le moment. J’ai sous les yeux, surgi de la brume, la plus belle vue qui m’ai été donnée d’admirer, le fond de la Vallée du Rhône et sa source. L’impression d’espace est grandiose, les montagnes environnantes, même en partie dans les nuages, semblent sans fin. Nous sommes au cœur des Alpes Suisse, c’est l’étape qu’il ne fallait pas rater ! Le brouillard et les nuages n’enlèvent rien à la beauté du contexte. Après m’être délecté de la vue, je ressens à nouveau ce froid glacial, je remonte sur mon vélo et « fait la descente » pour me réchauffer. Le vélo guidonne à nouveau, mais cela fait partie de mes réflexes de la maîtriser, comme si c’était normal (en vérité je continue de m’inquiéter). Je rejoins Pauline en bas, à Gletsch. C’est le carrefour où nous aurions pu partir sur le Nufenenpass, mais au lieu de cela, on se dirige vers le Furkapass. Nous admirons le paysage, nous réjouissons, et nous partons ensuite vers la source du Rhône. Nous l’auront longuement côtoyé depuis le début de notre périple, jusqu’au glacier qui le voit naître.

    La montée vers le Furkapass est assez régulière, à nouveau, je laisse Pauline rouler à son rythme et je l’attends en prenant des photos et des vidéos. L’ascension est spectaculaire, une succession d’épingle nous ouvre la vue sur l’aval de la Vallée du Rhône, tout au bout se trouve Martigny, nous aurions dû la remonter entièrement dans notre tout premier programme. Nous ne regrettons rien, ce qui compte finalement, c’est juste de voyager ensemble et de faire des rencontres, le reste, c’est de la statistique. Au détour d’un virage, un chantier occupe la moitié de la route, un alternat est là pour gérer le flux des voiture. Le feu est orange clignotant, mais à notre rythme, nous commençons à imaginer le pire, devoir poser pied à terre sur cette corniche artificielle où le pourcentage est élevé. Le feu passe au rouge nous contraignant à nous arrêter, Pauline n’est pas à l’aise. Le redémarrage n’est pas évident. Garder l’équilibre avec nos sacoches avant est un exercice compliqué. Nous n’avons même pas le temps de traverser le chantier que le feu en face passe à l’orange clignotant. Heureusement, les automobilistes qui descendent le col compatissent et nous laisse grimper à notre rythme. Nous arrivons au belvédère Rhonegletscher (du Glacier du Rhône), nous nous arrêtons et prenons notre temps, il est seulement 15h30, nous sommes presque au sommet du Furkapass et il ne nous reste que de la descente ensuite. Nous discutons longuement avec une famille étonnée par notre allure et curieux d’en savoir plus sur notre aventure. Nous essayons de voir le glacier du Rhône qui a totalement fondu, quelle tristesse, nous ne le verrons surement jamais…

    Nous repartons pour terminer ce qu’il nous reste de dénivelé à gravir. Encore une fois, je laisse Pauline pour me rendre plus loin et la filmer sur son passage. Après l’avoir immortalisée, je vois deux cyclistes à l’allure sportive qui sont visiblement en train de se tirer la bourre. Je remonte en vitesse sur mon vélo et me lance à leur poursuite. Cette portion n’est pas très raide, je les rattrape en roulant à plus de 20kmh, ils sont stupéfaits, le jeu dure 1min30, je me cale dans leur roue alors qu’ils accélèrent, puis nous nous arrêtons au dernier point de vue sur la Vallée du Rhône. Nous échangeons un sourire, je retrouve Pauline qui s’était arrêtée au même endroit. Au loin, nous voyons le passage d’où nous sommes sortis des nuages au Grimselpass. Le vent transforme ce brouillard orographique en une forme de langue duveteuse tourbillonnante qui se jette dans le vide le long de la montagne. La scène est impressionnante. Nous remontons en selle, puis nous retournons dans le brouillard pour passer le Furkapass avant de s’élancer dans la descente. Nous manœuvrons dans une véritable purée de pois. Le revêtement est en sale état, c’est la première fois que nous constatons ça en Suisse. Pauline ne prends pas trop de plaisir dans la descente, aucune vue, du froid et du brouillard, mais au moins il n’y a pas de tunnels.

    Je l’attends longuement à Realp, où je suis hors des nuages et où la visibilité est redevenue normale. Juste avant, dans un long enchainement d’épingles et de courbes, je m’étais amusé à faire la course avec des mecs sur des vélos carbones derniers cri. Ils n’avaient pas apprécié mais j’avais réussi à les distancer sur les parties sinueuses et techniques. Juste avant Realp, ils avaient mis un bon coup de bourre dans une ligne droite et j’avais lâché l’affaire. Pauline arrive, elle n’est pas si mal que ça finalement, elle arrive à profiter du moment malgré le froid aux mains. Il ne fait que 6°C dans les nuages de ce côté du col. Nous sommes dans la Vallée de la Reuss, nous la descendons le long de la rivière du même nom sur une route rectiligne interminable avec un vent défavorable qui nous balaye. La Vallée du Rhône, dans notre dos, semble aspirer tout l’air des vallées environnantes. Nous arrivons à Hospental, je fais remarquer à Pauline que nous serions arrivé de la droite si nous avions fait le Saint-Gothard : c’est une obsession ! Nous empruntons une série de véloroute, pas toujours évidentes, qui nous mènent ensuite à Andermatt. Nous sommes sur un plateau, à la jonction de 4 vallées. Nous sommes dans le Canton d’Uri depuis le passage du Furkapass et ici, tout semble tracé au cordeau, même par rapport aux standards suisses.

    Nous suivons toujours le cours de la Reuss, vers le Pont du Diable. Nous subissons toujours ce même vent de face, mais il ne nous reste presque que de la descente. Chacun pour sa pomme dans la première partie, le pourcentage semble extraordinairement élevé. Comme si le destin avait décidé de faire un pied de nez à Pauline, tout ici est fait pour lui déplaire : Une descente vertigineuse, de très nombreux et longs tunnels, beaucoup de virages, un vent fort qui nous balaye parfois de droite, parfois de gauche… Je prends un plaisir fou tout en admirant la vallée la plus impressionnante, à mon sens, dans le domaine des modifications apportées par la main de l’homme. Le nombre de tunnel et leur complexité est insensé, et, tout proche, à l’intérieur de la montagne, des infrastructures encore plus impressionnantes ont été creusées pour permettre aux trains de remonter cette barrière naturelle. Nous nous arrêtons peu et pour peu de temps, juste pour s’assurer de l’itinéraire. Nous devons tout de même à un moment mettre pied à terre quand ma sacoche arrière a glissée sur le côté gauche du porte bagage en prenant un dos d’âne trop rapidement. J’ai bien cru basculer quand elle s’est retrouvée seulement retenue par des tendeurs et des sangles. Je m’approche des 80kmh dans une portion rectiligne, les sensations sont incroyables sur la SINGER qui n’est pas vraiment adaptée à cet exercice.

    La descente semble ne jamais s’arrêter, presque 50km depuis le passage du Furkapass et seulement quelques zones de plat et de rares rampes à gravir. Nous sommes redescendus en dessous de 500m d’altitude, deux heures plus tôt, nous étions à 2431m. Nous naviguons vers Altdorf sans problème grâce au réseau de véloroute qui est plutôt dense et bien balisé dans ce canton. Pauline me fait part de son envie de dormir dans un camping, pour prendre une douche chaude et reprendre des forces. J’imaginais faire notre première nuit en sauvage mais je comprends bien qu’après cette froide journée, elle se sente le besoin de se remettre d’aplomb. Nous arrivons à Altdorf peu avant 19h. On se rue vers le bourg pour trouver un endroit où manger. Tout est clos, les rues sont désertes, même le Coop, qui ferme ici à 18h30. Décidément, plus nous avançons dans notre voyage, plus les endroits pour nous restaurer ferment tôt le soir ! Nous n’avons trouvé aucune indication pour un quelconque camping et nous n’avons plus rien à manger, la soirée ne s’annonce pas spécialement joyeuse, des gouttes commencent à tomber.

    Dans les venelles piétonnes vides d’Altdorf, nous croisons 3 jeunes suisses-allemandes qui garent leur vélo. Nous entamons la conversation en anglais. Visiblement, elles parlent aussi français mais sont plus à l’aise dans la langue de Shakespeare. Elles nous renseignent sur un camping à la sortie de la ville, au nord, dont l’accueil devrait bientôt fermer. Nous devrions arriver à temps même si nous avons quelques kilomètres à parcourir, car selon elles « we look fast » (on a l’air rapide !). Cela nous fait sourire. Nous les remercions et filons vers le camping. Nous le trouvons sans soucis et faisons à nouveau face à une suisse-allemande ne voulant communiquer qu’en allemand et dont l’amabilité est proche de celle d’une porte de prison. Nous nous installons finalement à 19h20 sur un emplacement et organisons nos affaires. J’ai la chance de trouver un jeton de douche dans les sanitaires hommes, je le donne à Pauline, elle pourra se prendre sa douche chaude tant mérité (même si on n’a pas fait le Saint-Gothard !). Je me contente d’une douche froide au gant de toilette. Nous nous régalons dans une pizzeria jouxtant le camping où les serveurs sont pleins d’entrain et la nourriture de bonne qualité. Nous allons ensuite paisiblement nous endormir à la suite de cette journée presque sans galère.

  • Bon, moi j'attends la chute sur ce vélo qui guidonne. Je veux savoir si la cause a été identifiée !

  • Si sans les mains sur le cintre ça guidonne c'est la fatigue.

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De la cuisse et de la pédale

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